Archives
25 mars 2013

Faut-il éteindre les vitrines la nuit?

Dès le 1er juillet en France, les bâtiments, vitrines et enseignes devront être éteintes dès 1 heure du matin par mesure d’économie d’énergie. Une loi qui inspire certains politiciens romands.

Les vitrines des échoppes suisses (ici Montreux) seront-elles bientôt éteintes la nuit?
Les vitrines des échoppes suisses (ici Montreux) seront-elles bientôt éteintes la nuit?

As-tu éteint la lumière?» Combien de fois la phrase a-t-elle résonné dans nos oreilles d’enfants? Un principe écologique qui n’a pas attendu Fukushima et les débats autour d’une société à 2000 watts pour prévaloir dans la plupart des ménages.

Mais pourquoi les citoyens devraient-ils se serrer la ceinture alors que les commerces continuent, eux, à consommer un maximum d’énergie? En témoignent ces vitrines et enseignes lumineuses qui restent parfois actives toute la nuit. La France vient de réglementer sur le sujet: une nouvelle loi, qui entrera en vigueur le 1er juillet, obligera à éteindre les bâtiments dès 1 h du matin.

Ce texte fait des émules jusqu’en Suisse romande. A Lausanne, d’abord, où le groupe La Gauche avait déposé un postulat en ce sens, mais qui a finalement été rejeté par le Conseil communal l’an dernier. «Nos estimations ont montré qu’on aurait pu économiser l’équivalent de la consommation de 300 ménages, affirme Julien Sansonnens, initiateur du projet. Ce ne sont pas des économies massives… mais ce geste aurait permis à la ville de montrer l’exemple aux citoyens!»

Aujourd’hui, c’est à Genève qu’on aimerait copier l’exemple français. Salima Moyad, députée socialiste au Grand Conseil, propose d’ajouter deux articles à la loi cantonale sur l’énergie pour restreindre l’utilisation des enseignes lumineuses extérieures et l’éclairage nocturne des bâtiments non résidentiels. L’extinction des feux aurait lieu de 1 h à 6 h, ou au plus tard une heure après la fin d’une activité de nuit, comme pour un bar ou un club. Quelques exceptions pourraient être inscrites dans le règlement, pour les urgences médicales ou les services du feu, ainsi que les fêtes de fin d’année, par exemple.

Le but est de passer de 6000 à 2000 watts

Des mesures qui, selon son initiatrice, ne sont pas uniquement symboliques. «Il est inscrit dans la Constitution genevoise que notre consommation d’énergie doit viser les 2000 watts, alors qu’elle se situe aujourd’hui à environ 6000 watts par habitant. Pour arriver à ce résultat, nous devons économiser partout où il est possible de le faire! Bien sûr, cette loi ne suffira pas et devra accompagner d’autres mesures, comme l’assainissement des bâtiments.»

Que représentera donc cette économie d’énergie? «Il est très difficile de disposer de statistiques fiables à ce sujet, car il n’y a pas de compteur spécifique, répond la socialiste. Selon les chiffres de l’Office fédéral de l’énergie, 14% de l’électricité en Suisse sert à l’éclairage. Cette dépense se répartit entre l’éclairage public (4%), les ménages privés (24%) et l’éclairage privé utilitaire (70%). Des professionnels du secteur sont arrivés à une estimation de 30 à 40% d’électricité économisée sur le total de la facture de l’éclairage privé. C’est loin d’être insignifiant et toutes les économies sont bonnes à prendre!»

Mais l’on craint déjà que la loi fragilise les commerces, mis à mal par le franc fort. «Les magasins n’ont pas besoin d’une loi pour se responsabiliser, estime Fabienne Gautier, présidente de la Fédération du commerce genevois. La plupart éteignent déjà leurs lumières durant la nuit pour réduire leur facture d’électricité!»

C’est le cas, notamment, dans les magasins de Migros Genève. «Nos enseignes sont enclenchées l’hiver de 6 h à 9 h le matin et de 17 h à 23 h. En été, elles ne sont allumées que de 20 h à 23 h, explique son directeur, Guy Vibourel. Quant aux magasins, ils sont éteints une fois fermés et nettoyés.»

Les commerces Migros ne disposent pas de vitrines. Mais la problématique est différente au Grand magasin Manor de Genève, qui bénéficie de grandes surfaces d’exposition sur la rue. Pourtant, là aussi, le projet de réglementation ne changera rien. «Nos vitrines et toutes nos enseignes sont éteintes de 22 h à 6 h du matin. Il n’y a qu’à la période des fêtes que nous prolongeons l’éclairage jusque vers 23 h 30», affirme son directeur, François Rychen.

Les nouvelles dispositions n’auraient donc, selon lui, aucune incidence sur la visibilité du magasin. «Il n’y a pas de cause à effet! Mais il est vrai que la décision a été plus facile à prendre pour notre établissement, situé en dehors des principales rues marchandes de Genève. Si nous étions à la rue du Rhône, entourés de boutiques richement illuminées toute la nuit, nous aurions peut-être réfléchi différemment.»

Car une ville plus éclairée la nuit véhiculerait une image plus positive. «Aujourd’hui, toutes les villes mettent en valeur leur esthétisme pour attirer les touristes, explique Philippe Vignon, directeur de Genève Tourisme et Congrès. La rade de Genève, avec ses enseignes lumineuses, joue aussi un rôle attractif! Sans oublier que si la ville était plus sombre, elle pourrait apparaître comme plus dangereuse. Si ce projet est mis en œuvre, on peut s’attendre à une diminution de la fréquentation touristique.»

A Genève comme à Lausanne, le combat contre les illuminations nocturnes ne semble pas gagné d’avance. «L’idée est nouvelle en Suisse, conclut Julien Sansonnens. Elle est apparue à Lausanne comme une idée d’extrémistes de gauche alors qu’en France la proposition a été faite par un gouvernement de droite! Mais je reste confiant que ce genre de mesures ira de soi dans dix ans. Comme il l’est aujourd’hui de trier ses déchets!»

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: LDD,, Fotolia,