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11 février 2013

Et les aveugles verront...

De la chirurgie laser aux implants rétiniens, en passant par les lentilles permanentes, les nouvelles technologies permettant aux myopes, aux presbytes, et même aux non-voyants de récupérer une meilleure vision ne cessent d’évoluer.

Le professeur Thomas Wolfensberger, ophtalmologue à l’Hôpital Jules-Gonin à Lausanne. (Photo: LDD)
Le professeur Thomas Wolfensberger, ophtalmologue à l’Hôpital Jules-Gonin à Lausanne: «Les images capturées par une caméra sont envoyées à un autre sens que la vue.» (Photo: LDD)

Voir à l’aide d’une sucette électronique: de la science-fiction? Pas si sûr! Des chercheurs américains planchent bel et bien sur une telle technologie. Le fonctionnement: traduire les images capturées par une caméra vidéo en impulsions électriques, elles-mêmes envoyées jusqu’au cerveau par le biais de la langue, riche en terminaisons nerveuses. Un procédé qui permet à des aveugles de distinguer des formes et de se repérer ainsi dans l’espace. «En fait, il s’agit d’utiliser un autre sens que la vue pour transmettre au cerveau les informations captées par la caméra, explique le professeur Thomas Wolfensberger, ophtalmologue à l’Hôpital Jules-Gonin à Lausanne. Un principe similaire consiste à convertir les images en sons.»

(Photos: Second Sight Medical Products)
(Photos: Second Sight Medical Products)

Grâce aux progrès de la science, rendre la vue aux aveugles ne tient donc plus désormais du miracle divin. Des yeux qualifiés de bioniques commencent d’ailleurs à faire leur apparition sur le marché. Dans l’unité de chirurgie vitro-rétinienne du professeur Wolfensberger, ils prennent la forme d’une prothèse, baptisée Argus II, qui est implantée sur des patients souffrant de rétinite pigmentaire, une maladie dégénérative les rendant quasiment aveugles. Là aussi, un système de caméra placée dans des lunettes leur permet de capter des images, les informations étant dans ce cas transmises au cerveau à l’aide d’une rétine artificielle (lire ci-dessous). Certes, le résultat obtenu est loin de rencontrer la qualité d’un film HD, mais offre une certaine autonomie aux patients opérés.

«A ce jour, près de 25 groupes de chercheurs internationaux travaillent sur des projets similaires, relève Grégoire Cosendai, vice-président pour l’Europe de l’entreprise américaine Second Sight qui a développé la prothèse Argus II. Par la convergence de nos travaux, nous pouvons espérer améliorer progressivement le quotidien des aveugles

Démocratisation des opérations de la vue

Grégoire Cosendai, vice-président pour l'Europe de l'entreprise Second Sight. (Photo: LDD)
Grégoire Cosendai, vice-président pour l'Europe de l'entreprise Second Sight. (Photo: LDD)

Les nouvelles technologies s’étoffent également pour le traitement de troubles plus courants tels que la presbytie et l’astigmatisme. «Il y a dix ans, on n’opérait que les patients atteints de myopie, souligne le docteur Jérôme Blondel, médecin responsable de la Clinique de l’œil à Genève. Aujourd’hui, ce type d’intervention s’est démocratisé, et même si dans certains cas l’utilisation du laser est malheureusement encore impossible, restent les options de la pose d’une lentille permanente à l’intérieur de l’œil ou du remplacement du cristallin.» (lire encadré)

L’ophtalmologue signale par ailleurs l’arrivée prochaine de nouvelles générations de lasers femtosecondes qui permettront de modifier la forme de la cornée de manière encore plus précise et en toute sécurité. «Le laser opérera directement sur la cornée sans avoir à l’ouvrir, évitant ainsi d’y laisser une zone de fragilité.»

Quant au traitement de la cataracte, il ne cesse d’évoluer, la première opération ayant été pratiquée il y a plus de 3000 ans par les Indiens et les Romains! Dernière révolution en date: la création en 2012 par la start-up neuchâteloise Swiss Advanced Vision SA d’une lentille polyfocale qui permet aux opérés de voir aussi bien de loin que de près...

Dans les lunettes est logée une caméra qui filme la scène, puis retransmet l’image à un implant placé sur la rétine. (Illustration: Second Sight Medical Products)
Dans les lunettes est logée une caméra qui filme la scène, puis retransmet l’image à un implant placé sur la rétine. (Illustration: Second Sight Medical Products)

«J’ai gagné en indépendance»

La vie d’Hector (prénom fictif) a radicalement changé le jeudi 22 janvier 2009. Ce jour-là, les chirurgiens de l’Hôpital des Quinze-Vingts à Paris lui ont installé un système de prothèse Argus II. Souffrant depuis 1986 de rétinite pigmentaire – une maladie qui détruit les cellules photoréceptrices de la rétine et induit un rétrécissement du champ visuel, jusqu’à la perte, tardive, de la vision centrale –, il était devenu aveugle depuis quelques années.

Je voyais tout en gris. Aujourd’hui, je perçois des formes, je peux me déplacer dans l’espace et même lire des gros caractères sur un écran. J’ai gagné en indépendance.

Le fonctionnement de cette prothèse? Le patient porte des lunettes dans lesquelles est logée une petite caméra qui filme la scène. La vidéo est envoyée à un ordinateur de poche qui la traite et la transforme en instructions, transmises ensuite par le biais des lunettes à un implant – un stimulateur – placé sur la rétine. Le faisceau d’électrodes de l’implant émet alors des impulsions électriques qui contournent les photorécepteurs endommagés et stimulent les cellules restantes de la rétine. Ces dernières transmettent ainsi des informations au cerveau le long du nerf optique, créant la perception de formes lumineuses, que le patient doit apprendre à interpréter.

Hector de confirmer:

Il m’a fallu un an pour m’habituer à analyser ce que je percevais. Il me faut scanner la scène devant moi afin de distinguer des obstacles.

Et le professeur Thomas Wolfensberger de préciser que les aveugles de naissance ne peuvent malheureusement pas bénéficier de ce système. «Il est indispensable que les patients aient vu à un moment ou à un autre de leur vie. Autrement, leur cerveau n’est pas en mesure d’interpréter les informations qu’il reçoit.»

Pour l’heure, la résolution des images perçues ne dépasse pas les 60 pixels. «Les recherches portent actuellement sur un système de 256 pixels, précise Thomas Wolfensberger. Le problème majeur demeure la taille du stimulateur. Pour être le plus efficace possible, il faudrait qu’il se déploie sur toute la rétine. L’idée est donc de créer un dispositif qui se déroulerait une fois dans l’œil, afin de ne pas avoir à ouvrir ce dernier plus que quelques millimètres.»

Grégoire Cosendai précise de son côté que la partie externe du système Argus II peut également être perfectionnée: «Par exemple, nous essayons de développer actuellement un logiciel de reconnaissance des visages, l’idée étant d’améliorer sans cesse le quotidien des patients.»

Après une phase test de plusieurs années, Argus II est le seul système de ce type à être homologué depuis 2012 dans l’Espace économique européen.

Auteur: Tania Araman