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21 janvier 2013

Et si les villes suisses prenaient un peu de hauteur?

Chaque année, une surface équivalente à la taille du lac de Morat se couvre de constructions en Suisse. Pour freiner le mitage du territoire, certains architectes plaident pour des bâtiments plus hauts. Mais est-ce vraiment la bonne solution?

Pour nombre d’architectes et d’urbanistes, la densification urbaine est l’une des solutions pour limiter l’impact de l’être humain sur l’environnement. (Photo: Getty Images/Jean-Claude Winkler)
Pour nombre d’architectes et d’urbanistes, la densification urbaine est l’une des solutions pour limiter l’impact de l’être humain sur l’environnement. (Photo: Getty Images/Jean-Claude Winkler)

«La Suisse est un petit pays. La place y est limitée.» La conseillère fédérale Doris Leuthard défendait devant la presse il y a quelques jours la révision de la loi sur l’aménagement du territoire qui sera soumise au peuple le 3 mars prochain. Pour appuyer ses propos, la conseillère fédérale a choisi deux cartes. D’un côté l’agglomération de Renens en 1958 et de l’autre une vue aérienne actuelle. Le constat est frappant.

Tous les dix ans, la surface du canton de Zoug disparaît sous les constructions.

A Genève, le quartier en projet «Praille-Acacias-Vernets» (Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
A Genève, le quartier en projet «Praille-Acacias-Vernets» (Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)

L’importante croissance démographique que connaît la Suisse n’en est pas la seule raison: depuis les années 1960, la surface habitable par personne a doublé pour atteindre près de 50 m2.

Si la nouvelle loi a pour but de lutter contre les zones à bâtir surdimensionnées, elle incite aussi à une meilleure utilisation du sol.

Maria Lezzi, directrice de l’Office fédéral du développement territorial: «La loi prévoit un développement plus compact.» (Photo: Keystone/Peter Klaunzer)
Maria Lezzi, directrice de l’Office fédéral du développement territorial: «La loi prévoit un développement plus compact.» (Photo: Keystone/Peter Klaunzer)

«Un développement plus compact est inscrit dans la révision de la loi, explique Maria Lezzi, directrice de l’Office fédéral du développement territorial. Pour ma part, je défends les petits immeubles de 3 ou 4 étages. Ces logements offrent une bonne qualité de vie, tout en gaspillant bien moins de territoire que les quartiers de villas. La demande est forte pour ce type de logements. Il s’agit d’y répondre avec des constructions de qualité, entourées d’espaces publics attrayants et bénéficiant d’une bonne desserte en transports publics.»

Antonio Da Cunha, directeur de l’Observatoire de la ville et du développement durable à l’Université de Lausanne, est du même avis. «Une enquête réalisée par notre groupe en 2005 a déterminé que 70% des habitants de l’agglomération lausannoise rêvent toujours de résider dans une maison individuelle. Mais l’étude a montré aussi que ces personnes sont prêtes à opter pour de petits immeubles de 3 ou 4 étages si ces derniers sont situés à proximité des principaux services!»

Ces dix dernières années, on remarque d’ailleurs un recul de l’habitat individuel en Suisse.

Le retour de la verticalité du bâti

Au bout du lac Léman, le quartier en projet «Praille-Acacias-Vernets» et ses tours est aussi surnommé le futur Manhattan de Genève. (Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
Au bout du lac Léman, le quartier en projet «Praille-Acacias-Vernets» et ses tours est aussi surnommé le futur Manhattan de Genève. (Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
(Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
(Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)

Pour lutter contre l’étalement urbain, un retour à la verticalité du bâti apparaît aujourd’hui comme incontournable. Mais jusqu’à quelle hauteur devront s’ériger les futurs bâtiments? «On estimait autrefois qu’un logement de qualité permettait encore d’appeler par la fenêtre ses enfants jouant dans la cour lorsque le repas était prêt, plaisante Bruno Marchand, professeur d’architecture à l’EPFL. Les hauts immeubles devraient bien sûr utiliser moins de terrain que les plus petites constructions. Mais dans la réalité, c’est pourtant rarement le cas! Prenez les tours de Carouge, qui datent déjà des années 1950. Ces bâtiments offrent une densité du bâti qui ne dépasse pas celle de la vieille ville! En cause: les trop grands espaces qu’on a planifiés tout autour.»

Et puis les tours posent aussi d’autres problèmes écologiques. «Certaines hautes constructions peuvent être très gourmandes en énergie, notamment pour approvisionner les systèmes de ventilation et les ascenseurs, poursuit l’architecte. Mais depuis quelques années nous sommes capables de contrer la plupart de ces problèmes, notamment grâce à des tours qui utilisent plus efficacement l’énergie solaire.»

Bussigny s’oppose à un projet de tour de 60 mètres

Bruno Marchand, professeur d’architecture à l’EPFL: «La tour amène une image de modernité» (Photo: LDD)
Bruno Marchand, professeur d’architecture à l’EPFL: «La tour amène une image de modernité» (Photo: LDD)

La population helvétique reste pourtant craintive face aux projets de hauts bâtiments. Dernier projet vivement combattu par les riverains: une tour de logements haute de 60 mètres, prévue à côté de la gare de Bussigny (VD). Comment expliquer une telle animosité? «En Suisse, une construction d’une douzaine d’étages est déjà considérée comme une tour. On est bien loin de la définition qu’en feraient les habitants de Manhattan, s’amuse Bruno Marchand. La population a souvent encore en tête les tours HLM des années 1950 et les graves problèmes sociaux qui y sont associés. Elle craint également une hausse du trafic et l’ombre portée sur les autres bâtiments. »

Finalement, la tour amène avec elle une image de modernité, ce qui a tendance à effrayer les Romands.

A Genève aussi, on cherche des solutions pour densifier la ville. De hauts bâtiments pourraient s’ériger dans l’ancien quartier industriel Praille-Acacias-Vernets (PAV). «Le projet de la Marbrerie, sur la commune de Carouge, prévoit deux immeubles de 50 mètres de haut, annonce Francesco Della Casa, architecte cantonal de Genève. On envisage également des constructions de grande taille à l’Etoile. Un secteur particulièrement adapté à ce type de bâtiments puisqu’il se situe à proximité de la future ligne de RER genevois de Lancy-Pont-Rouge, du tram et d’un grand axe routier.»

(Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
A Genève, le quartier en projet «Praille-Acacias-Vernets» (Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
(Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)
(Photo: Keystone/Conseil d’Etat Genève/ENF HO)

Même si la cité de Calvin manque cruellement de logements, les nouvelles constructions n’auront pas pour unique fonction d’offrir du résidentiel. «Notre but est de planifier des bâtiments qui vivent en journée comme en soirée, poursuit l’architecte. Nous allons prochainement lancer un concours d’urbanisme pour l’aménagement des espaces publics du quartier de l’Etoile. Autour des futurs logements et bureaux, le lieu doit accueillir des services et offrir de la place à la culture!»

Peu de risques pourtant que l’agglomération genevoise se mette à ressembler à l’île de Manhattan. «Les cages d’escaliers et ascenseurs doivent être doublées à partir d’une cinquantaine de mètres de hauteur pour répondre aux normes de sécurité, explique Francesco Della Casa. Il est donc rare qu’on se risque à dépasser cette taille. En ce qui concerne le projet PAV, le terrain se situe au-dessus de deux nappes phréatiques. La première est probablement polluée, en raison des anciennes activités industrielles du quartier. La deuxième en revanche, plus profonde, constitue la principale réserve en eau potable du canton. La construction de très hauts bâtiments sera donc rendue plus difficile, car des forages trop profonds pourraient aboutir à une grave pollution. Sans oublier également qu’à Genève il est interdit de construire des bâtiments de plus de 175 mètres. C’est le plafond fixé par l’aéroport pour assurer la sécurité de la navigation aérienne.»

Sur une même surface de 5040 m2, les petits immeubles offrent une densité identique aux grandes tours. Les villas restent les plus gourmandes en terrain.
Sur une même surface de 5040 m2, les petits immeubles offrent une densité identique aux grandes tours. Les villas restent les plus gourmandes en terrain.

Auteur: Alexandre Willemin