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6 mai 2013

Et si râler était une qualité?

Les mécontents ne sont pas toujours compris ni même entendus. Pourtant, comme le montrent les propos recueillis ici, dont ceux de l’écrivain et râleur patenté Jean-Louis Fournier, ils font souvent acte de résistance et de salubrité publique en se rebiffant.

râleurs
(Illustration: istockphoto)
Jean-Louis Fournier revendique son côté ronchon et en a même fait un livre. (Photo: Keystone/Edouard Bride)
Jean-Louis Fournier revendique son côté ronchon et en a même fait un livre. (Photo: Keystone/Edouard Bride)

L’écrivain Jean-Louis Fournier a trempé récemment sa plume dans de l’encre antipathique afin de calmer ses irritations et mauvaises humeurs chroniques. Dans un essai caustique intitulé Ça m’agace! (Editions Anne Carrière), le Prix Fémina 2008 pour Où on va papa? dégomme ainsi à tout-va fâcheux et fâcheries qui nous énervent au quotidien et finissent par pourrir nos existences.

Dans la catégorie des «emmerdeurs constructifs»

Tout et tout le monde en prend pour son grade dans son bouquin: le moustique qui pique, le serveur vocal qui fait la sourde oreille, les routiers pas sympas, le musicien de métro qui joue faux, les scootéristes des mers qui font des ronds dans l’eau, les pigeons indélicats, l’humoriste qui ne fait pas rire, l’anticyclone des Açores, les gens heureux qui étalent leur joie de vivre sans pudeur, j’en passe et des meilleures.

Je suis un râleur patenté et fier de l’être.

A la ville comme au téléphone, Jean-Louis Fournier assume pleinement son statut d’éternel contrarié. Il pense même faire acte de résistance et de salubrité publique en s’indignant:

Les gens mécontents sont ceux qui font un peu avancer les choses. Quand on se satisfait de tout, on se résigne à la médiocrité et rien ne change.

Par nature, cet insoumis n’arrive pas à rester indifférent.

Parce que je pense que le monde peut être amélioré. Râler, c’est du courage et ça part le plus souvent d’un bon sentiment!

Et de citer l’exemple de son boulanger qui proposait des croissants vraiment exécrables. «Je lui ai indiqué qu’ils étaient mauvais et, depuis, il en fait des meilleurs.» Un petit pas pour notre interlocuteur et un grand bond pour les gens de son quartier. Cet humoriste, ancien complice de Pierre Desproges, est donc à classer dans la catégorie des emmerdeurs constructifs.

A l’opposé du grincheux professionnel qui peste sur tout, qui ne voit que le verre à moitié vide, lui s’insurge contre ce qui l’indispose mais est capable parallèlement de s’enthousiasmer pour ce qui le touche ou le réjouit. «Je ne me contente pas d’appeler le chef dans un resto lorsque c’est dégueulasse, je le complimente aussi quand c’est bon.» Au fond, c’est un homme honnête. Tout simplement.

Illustration: Christian Lindemann
Illustration: Christian Lindemann

Dans un univers policé, baignant dans le politiquement correct, les ronchonneurs, grognons et autres rouspéteurs jouent ainsi le rôle du grain de sable salvateur.

«Oui, pour reprendre cette formule franchement éculée, ils disent tout haut ce que les autres pensent tout bas. Et moi, j’aime bien donner mon avis, en bien ou en mal, à tort ou à raison. En fait, j’aime partager avec les autres quitte à fâcher parfois.»

En plus, ce mode de faire lui permet de se défouler et d’éviter les ulcères.

Sans doute qu’il y a quelque chose de thérapeutique dans cet agacement. Au lieu de garder mes indignations par-devers moi, à l’intérieur, je les sors et m’en délivre.

A entendre Jean-Louis Fournier, vaut donc mieux râler un bon coup que ruminer ses mauvaises pensées et bêler avec le troupeau!


Thierry Meury, humoriste.
Thierry Meury, humoriste.

«Si on ferme sa gueule, c’est la dictature»

Thierry Meury, humoriste.(Photo: Christophe Chammartin)

 Sources d’irritation? «Beaucoup de choses me mettent en rogne. Si on parle de la vie quotidienne, ce qui m’énerve sans doute le plus, ce sont les portables, plus exactement les gens qui parlent fort en téléphonant dans les établissements publics. Bien sûr, il y a mille autres choses qui m’irritent, par exemple le mensonge et l’injustice auxquels on est confronté chaque jour.»

Dernier agacement? «Eh bien, c’est la place faite par les médias pour relayer les mots d’esprit de Nabila – plus cruche, c’est difficile! –, cette fameuse bimbo genevoise, vedette de la téléréalité française. Il y a aujourd’hui des sujets plus importants à traiter que celui-là.»

Pourquoi cet énervement constant? «Parce que je suis sensible à plein de choses autour de moi. Et puis, je suis attaché à ma liberté et aussi à celle des autres. Alors, ceux qui prônent la vertu, la morale, qui font du prosélytisme, ça m’emmerde!»

A quoi ça sert? «Il faut dire les choses, s’indigner comme le disait le regretté Hessel. S’insurger contre ce qui ne va pas, c’est aussi ça la démocratie. Sinon, si on ferme sa gueule, c’est la dictature ou la démocratie technocratique que l’on voit à l’œuvre actuellement en France. Bon, de toute façon, je ne me fais plus d’illusions, je ne crois plus en la politique, plus en rien… Je n’ai pas l’intention ni la prétention de faire avancer les choses!»

Une forme de thérapie? «Oui, je me soigne en râlant. Quand on ne dit pas les choses, on fait des ulcères au bout d’un moment. Ce n’est vraiment pas bon pour la santé de garder les mauvaises pensées pour soi.»


Hélène Becquelin, alias Angry Mum (maman en colère), blogueuse, dessinatrice et bédéaste.
Hélène Becquelin, alias Angry Mum (maman en colère), blogueuse, dessinatrice et bédéaste.

«Je râle pour ma santé mentale»

Hélène Becquelin, alias Angry Mum (maman en colère), blogueuse, dessinatrice et bédéaste.(Photo: Pierre-Yves Massot )

Sources d’irritation? «Ce sont les petits aléas de la vie qui m’agacent. Du genre, on fait la queue à la Migros et celle qu’on a choisie avance beaucoup moins vite que les autres. Mais ce qui m’énerve vraiment, c’est le manque de respect et d’attention.»

Dernier agacement? «J’étais à un concert au Romandie. L’ambiance était assez intimiste jusqu’à ce qu’un petit rouquin vienne tout devant, tourne le dos à la scène et se mette à parler très fort avec ses copains. Je lui ai demandé d’arrêter et il m’a injuriée. J’ai hésité à l’engueuler, puis je lui ai dit de prendre de la Ritaline la prochaine fois qu’il irait à un concert, histoire qu’il puisse se concentrer plus de dix minutes! J’étais toute contente de lui avoir balancé ce truc devant tous ses copains que je connaissais. Et en partant, je lui ai encore dit que d’engueuler une dame qui pourrait être sa mère, c’était pas des manières. Ahahah!»

Pourquoi cet énervement constant? «C’est de famille. Mon papa était assez soupe au lait, il s’énervait assez rapidement et j’ai malheureusement hérité ça de lui. Mais je me suis quand même calmée avec les années. Et justement, de pouvoir raconter mes agacements, mes énervements dans mon blog ou ma bande dessinée, ça m’aide beaucoup à les oublier, à les évacuer.»

A quoi ça sert? «C’est pour moi que je râle, pour ma santé mentale! Le reste, je m’en fous! Je ne suis ni une justicière ni une moralisatrice!»

Une forme de thérapie? «A fond! Si je peux éviter comme ça d’avoir de l’eczéma, c’est déjà pas mal. Râler, ça aide à ne pas être frustrée, à ne pas ruminer, à passer à autre chose.»

Auteur: Alain Portner