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20 octobre 2014

Etre mère et entrepreneur, ce n’est pas si facile…

On les appelle «mompreneurs» ou «mampreneurs». Ce sont ces femmes qui endossent à la fois le rôle de maman et celui de cheffe d’entreprise. Décryptage d’un phénomène en vogue via l’avis d’expertes et de créatrices.

Patricia Rochat Baumann (40 ans), maman de Gabrielle (3 ans), maître sellier, fondatrice et patronne de la sellerie Rochat, Boussens (VD)
Patricia Rochat Baumann (40 ans), maman de Gabrielle (3 ans), maître sellier, fondatrice et patronne de la sellerie Rochat, Boussens (VD)

«Mampreneur», vous avez dit «mampreneur»? Ce barbarisme désigne toutes ces femmes qui ne veulent pas choisir entre leur travail et leur progéniture, qui jonglent avec leur famille et leur entreprise, qui concilient vie de mère et carrière de businesswoman, qui font un pied de nez à ceux qui souhaiteraient les cantonner au foyer… Bref, ce sont les mamans entrepreneurs, qu’elles soient à la tête d’une grande firme ou vendent des articles pour bébés sur internet!

Combien en recense-t-on dans notre pays? Impossible à dire faute de statistiques fiables et ciblées en la matière. «On sait qu’un entrepreneur sur quatre est une femme, mais on ne sait pas combien sont mères», précise Katell Bosser, présidente de Mampreneurs, une association comptant aujourd’hui près d’une centaine de membres en Suisse romande.

Concilier vie de famille et vie professionnelle

Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que ces super-nanas exercent plus volontiers leur talent dans l’e-commerce et les services que dans la mécanique ou l’agriculture! Et puis, comme le souligne notre interlocutrice, «il y a toutes ces femmes qui ont senti venir la vocation au moment de la grossesse et qui s’orientent vers le bio, le durable». Notamment, en exploitant des niches dans le secteur de la puériculture.

Se mettre à son compte, être son propre boss permet évidemment à ces mamans de gagner de l’argent, d’être davantage autonomes. «Ne plus être dépendante de son conjoint dans cette société où l’on divorce énormément est essentiel», note Nadine Reichenthal, la présidente du Club de Femmes Entrepreneurs (CFE). Tout comme poursuivre son parcours professionnel pour ne pas se retrouver larguée dans un marché du travail toujours plus étroit et exigeant.

«Beaucoup de ces «mampreneurs» deviennent aussi indépendantes pour avoir encore le sentiment d’exister, parce qu’entre les couches et les biberons, certaines deviennent neurasthéniques», ajoute cette dernière. En tous les cas, pour toutes ces mamans entrepreneurs, cette solution semble présenter un grand avantage, celui de pouvoir concilier vie de famille et vie professionnelle…

«Cette solution, c’est vrai, offre une très grande souplesse au niveau des horaires. Si tout à coup votre fille ou votre fils est malade, qu’il ne peut pas aller à l’école ou à la garderie, c’est plus facile de se libérer que si l’on est salariée, admet Katell Bosser. Mais ce n’est en aucun cas un substitut à la garde d’enfants, parce qu’on a besoin d’une certaine liberté de manœuvre pour pouvoir faire tourner nos sociétés.»

Si elles gèrent leur agenda de ministre pratiquement comme elles le veulent, ces «Wonder Women» triment beaucoup, souvent plus que les autres. «Et cela se fait surtout au détriment de la vie privée, c’est-à-dire du temps que la femme se consacre habituellement à elle-même», précise Nadine Reichenthal. D’où l’importance, selon elle, «d’avoir le soutien du conjoint, de la famille, des proches et des copines».

Gare à l’épuisement, au burn-out!

Sinon, sans appui ni aide, c’est l’épuisement qui les guette! «Les «mampreneurs» cumulent les facteurs de risque: burn-out maternel et burn-out de la cheffe d’entreprise. Il faut apprendre à en repérer les signes et à avoir les bons réflexes dès que ceux-ci se manifestent», relève Katell Bosser. Son association diffuse de l’information sur ce thème, fait de la prévention.

Ces patronnes et mères souffrent aussi d’un a priori: elles passent aux yeux de la population, et parfois malheureusement aussi de leur entourage, soit pour de mauvaises mères, soit pour de mauvaises entrepreneuses. «Comme si l’on ne pouvait pas être bonnes dans les deux», se désole la présidente des mampreneurs. Ces battantes ne sont pas vraiment considérées, prises au sérieux, comme si leur job n’était finalement qu’une simple occupation…

Cela a d’ailleurs des conséquences très concrètes sur le financement des projets au féminin. «Une femme qui souhaite créer son entreprise sera moins crédible qu’un homme aux yeux d’un banquier, constate Nadine Reichenthal. Il y a encore de la discrimination dans ce domaine, une discrimination qui a tendance à s’étioler si la demandeuse a fait des études universitaires ou bénéficie d’une expérience professionnelle reconnue.»

La présidente du CFE encourage donc les candidates à l’indépendance à valider soigneusement leur business model avant de se lancer. Elle les invite également à rejoindre une structure de soutien à l’entrepreneuriat et à réseauter. Et enfin, elle les dissuade de jouer les femmes-orchestres. «Au démarrage, vous devez exécuter mille douze tâches différentes. Il s’agira, par conséquent, de trier entre ce que vous savez faire et ce que vous devriez déléguer.»

«On dit qu’il faut apprendre vingt métiers pour exercer le sien quand on est entrepreneur. Acquérir toutes ces compétences-là, c’est déjà une école en soi», conclut Katell Bosser.

«Il faut pas mal improviser!»

Patricia Rochat Baumann (40 ans), maman de Gabrielle (3 ans), maître sellier, fondatrice et patronne de la sellerie Rochat, Boussens (VD).
Patricia Rochat Baumann (40 ans), maman de Gabrielle (3 ans), maître sellier, fondatrice et patronne de la sellerie Rochat, Boussens (VD).

Patricia Rochat Baumann (40 ans), maman de Gabrielle (3 ans), maître sellier, fondatrice et patronne de la sellerie Rochat, Boussens (VD).

«L’envie de me mettre à mon compte remonte au début de ma formation. Il faut dire que mes parents étaient indépendants, dans le secteur de la mécanique, et que j’avais donc baigné dans cet univers-là durant toute mon enfance. Le rêve de créer ma propre entreprise s’est concrétisé en 2005, quelques années après que j’ai obtenu ma maîtrise fédérale de sellier.

» L’arrivée de Gabrielle a changé plein de choses. Bien sûr, en tant qu’indépendante, j’ai plus de liberté pour organiser mon quotidien, mais je ne peux quand même plus travailler autant qu’auparavant, je dois faire preuve de beaucoup de flexibilité et aussi accepter que je n’arrive plus à tout gérer. Donc, il faut pas mal improviser! Très concrètement, ma fille va à la garderie une journée et demie par semaine, chez la maman de jour une autre journée et demie, chez ma maman un jour et elle passe deux matinées à l’atelier avec moi. On a d’ailleurs dû sécuriser les lieux pour qu’elle ne se blesse pas. Sa présence nous apporte, à moi et à mes employés (ndlr: deux collaborateurs et une apprentie), beaucoup de bonheur!

» Même si ce n’est pas toujours facile, j’ai vraiment l’impression d’arriver à concilier vie de famille et vie professionnelle. Pour moi, cette manière de vivre, d’élever Gabrielle est naturelle, je ne me verrais pas faire autrement...»

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Christophe Chammartin