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12 décembre 2011

Etre parent au XXIe siècle

Conseils de psys, forums sur internet, guides parentaux, tous expliquent, disent comprendre, voire détenir les solutions miracles pour gérer une famille. Mais dans la réalité, comment se débrouillent les parents? Paroles d’experts es bambins.

La famille Girard-Rosset dans le salon
Olivier et Patricia Girard-Rosset avouent fonctionner à l'instinct en matière d'éducation.

Qu’est-ce qu’être parent?, Bientôt papa!,Le jeune guide du papa débutant, Le livre de bord de la future maman, Maman bio mode d’emploi, Super papa:sur les étagères des libraires, la littérature psy consacrée à la parentalité pullule. Des dizaines de bouquins paraissent chaque année pour expliquer comment promener son bébé, éduquer son ado, aider Gaston à faire ses devoirs, Cynthia à arrêter de mentir.

Sur le Net, papas et mamans partagent leurs points de vue sur les couches-culottes ou la garde alternée. Les psys prodiguent des conseils d’expert dans les médias sur l’utilité ou non de la fessée, décortiquent la place du père, de la mère, dans une famille classique ou monoparentale. Le «sauvetage parental» est devenu une obsession de la société. Mais pères et mères suivent-ils les recommandations vues à la télé? Leur vie a-t-elle changé grâce aux infos lues sur internet ou composent-ils à leur manière, au gré des humeurs de leur progéniture? Pour Migros Magazine, quatre familles racontent leur quotidien, leurs déceptions et leurs espoirs, toutes attachées à la même bouée: le bonheur des enfants. Récits.

«On n’a pas de super-pouvoirs»

La famille Favez. Le weekend comprenant deux jours, Odile et Denis Favez ont chacun droit à leur grasse matinée!
La famille Favez. Le weekend comprenant deux jours, Odile et Denis Favez ont chacun droit à leur grasse matinée!

La famille Favez, au Grand-Saconnex (GE)
Odile, 33 ans, est enseignante à 50%. Denis, 33 ans, travaille dans la recherche et le développement pour une entreprise horlogère à 100%. Ils sont mariés depuis 2006 et ont trois filles: Julie, 4 ans et demi, qui va à l’école, et les jumelles de bientôt 2 ans, Estelle et Marion, qui passent trois jours par semaine à la crèche.

«Aujourd’hui, il faut tout réussir, son couple, ses enfants, dans son travail, personnellement. Alors on jongle. Mais on n’a pas de super-pouvoirs.» Le mot d’ordre d’Odile et de son mari: organisation. Du lundi au vendredi, le planning est réfléchi en fonction des enfants et de qui va les garder, faire les allers-retours entre la crèche et l’école. En journée, les grands-parents sont mis à contribution. «Nous ne voulions pas être demandeurs vis-à-vis de nos parents, remarque Denis. Nous sommes contents qu’ils aient proposé d’eux-mêmes de nous aider.» Le petit plus: ils habitent un appartement dans une coopérative, au loyer modéré et aux voisins avec qui on peut s’arranger. C’est Denis qui, en rentrant du travail le soir, prépare les repas et s’implique autant que possible au sein du foyer, frustré de ne pouvoir donner plus. «J’hésite à demander un temps partiel à mon entreprise en fonction des possibilités de progression et de l’aspect financier. Ce n’est pas assez répandu en Suisse.» Pour Odile, avoir un job à temps partiel reste une évidence, et une chance. «J’ai pu choisir, ce qui trop souvent n’est pas le cas des mamans.» Odile et Denis s’accordent sur ce point. Chacun sort séparément, profite d’instants de repos.

Le jeune papa, «sous-préparé», s’est «pris une baffe» à la naissance de sa fille aînée. Quand il a découvert qu’un bébé pouvait pleurer souvent, avoir de fortes coliques et que l’allaitement n’allait pas de soi.

Quand les jumelles sont nées, la famille vivait au Canada, Denis y réalisant un travail post­doctoral. Il a alors pu prendre deux mois pour s’occuper des enfants. «Etre confronté à une autre culture nous a permis de prendre de la distance par rapport à certains principes d’éducation, souligne Odile. Je me suis un peu documentée et je trouve que les livres sont parfois déstabilisants, car ils ont tendance à vouloir faire entrer les enfants dans des cases. Du coup, ça stresse, on a peur d’avoir loupé quelque chose.» La maman utilise quelques ouvrages de référence et s’y tient. «Les forums sur internet consacrés aux jumeaux aident aussi à relativiser et remplacent le papotage entre copines quand on est à distance. Pour atteindre l’équilibre, il faut se faire confiance, trouver son style d’éducation et coordonner le tout à deux.» Denis ne se retrouve pas dans la définition du père en tant que tiers séparateur. «Je n’ai pas de cahier des charges. Nos rôles sont complémentaires, pas différents.» Odile et Denis ont reçu une éducation semblable, ce qui participe à leur bonne entente. «Nous nous positionnons par rapport à ce que nos parents nous ont transmis, et nous discutons beaucoup», signale la maman.

«Les mères seules ont besoin d’appui»

Nathalie Mayor et ses deux enfants: "Financièremetn, je n'ai pas le choix. Je dois travailler à 100%."
Nathalie Mayor et ses deux enfants: "Financièremetn, je n'ai pas le choix. Je dois travailler à 100%."

La famille monoparentale Mayor à Pully (VD)
Nathalie, 30 ans, est assistante administrative à 100%. Sa fille Milena, 5 ans et demi, va à l’école, et son fils Arthur, 3 ans et demi, est placé toute la semaine en garderie. Nathalie est célibataire. Le papa des enfants vit au Brésil.

«J’ai toujours souhaité avoir une famille modèle, comme il faut, mais ça s’est passé autrement.» Nathalie assume seule l’éducation de ses deux enfants depuis qu’ils sont nés. Sa vie ressemble à une «course frénétique». Le matin, la maman se lève très tôt pour conduire Arthur à la garderie et Milena à l’école – la fillette est ensuite prise en charge par l’Unité d’accueil pour écoliers (UAPE). Dès que la Vaudoise sort du bureau, elle se dépêche d’aller retrouver ses enfants, s’occupe de la gestion des affaires courantes lorsqu’ils sont couchés. Et le week-end, c’est lessive, ménage, courses, etc. «Financièrement, je n’ai pas le choix, je dois travailler à 100%. Et au moindre problème, quand on n’a pas de famille sur qui se reposer, cela devient très compliqué. Mais je suis toujours à la recherche de pistes pour améliorer la situation.»

L’Association des familles monoparentales et recomposées (AFMR) lui a par exemple permis de trouver une garde d’enfants malades de la Croix-Rouge pour son fils. Quant à l’éducation des bambins, Nathalie se renseigne volontiers sur internet, «je lis des articles de psychologie. Les forums donnent aussi parfois des idées», et consulte des bouquins pour mieux comprendre leurs besoins. «Sur les grands principes, rien n’a changé selon moi. Je fixe les limites en me basant sur ma propre éducation, traditionnelle. Plus j’en impose, plus mes enfants sont rassurés. Je garde ça en tête.» Nathalie a eu une mère très présente, qui a arrêté de travailler pour l’élever avec sa sœur. Son père s’absentait six mois par an pour son job. «Il m’a manqué et je culpabilise que mes enfants vivent la même chose. Ce n’est pas évident de donner de l’amour seule et de ne pas être épaulée dans les tâches quotidiennes. Je suis souvent débordée, épuisée.» Nathalie a décidé d’oser demander plus d’aide, plus souvent, afin de vivre, aussi, sa vie de femme. «Je ne suis pas une superwoman. Maintenant, j’aimerais sortir le soir de temps en temps, prendre soin de moi, sans culpabiliser. Ce qui améliorerait aussi la qualité des moments passés avec mes enfants.»

Ce n’est pas évident de donner de l’amour seule.

Elle se réjouit que de nouvelles lois soient discutées pour soutenir les familles mono­parentales, «qu’on se rende compte que les mères seules ont besoin d’appui. Je ne dois rien à personne, j’éduque mes enfants et je paie mon loyer. Mais être reconnue serait un plus.» Sa définition de la maternité: «assumer beaucoup de responsabilités, mûrir, faire de nombreux sacrifices. Et en même temps, grâce à l’amour, la tendresse, la force de ses bouts de chou, avoir la volonté de réussir, d’avancer.»

Infos sur l’AFMR: www.afmr.ch

«Le couple doit rester en haut de la pyramide»

La famille recomposée Girard-Rosset à Glovelier (JU)
Olivier, 43 ans, ingénieur à 100%, a deux enfants d’un premier mariage – Laurane, 16 ans, et Colin, 13 ans – dont il a la garde tous les week-ends. Patricia, 43 ans, secrétaire médicale à 40%, a aussi deux enfants d’un précédent mariage: Camille, 17 ans, qui vit chez son père à Nyon (VD), et Fiona, 14 ans, dont elle a la garde complète. Patricia et Olivier se sont mariés en 2004 et de leur union est né Gwenaël, qui a 7 ans aujourd’hui.

C’est au zoo de Servion (VD) que les deux familles monoparentales se sont rencontrées. «Nos enfants ont sympathisé et nous nous sommes revus, sourit Olivier. Nous nous sommes d’abord installés à Nyon où les quatre enfants dormaient dans la même chambre. Ils s’entendaient bien, des liens se sont créés.» Patricia précise: «Au début, nos enfants passaient avant tout, et nous le vivions très bien. Mais avec le temps, nous nous sommes rendu compte que nous existions aussi et que, pour que ça fonctionne, il fallait que notre couple soit en haut de la pyramide.» Depuis deux ans, ils se permettent des escapades au ciné, des week-ends en amoureux en Valais. «En matière d’éducation, ils marchent à l’instinct. «Les conseils dans les livres, ça fonctionne dans certaines situations, mais pas toujours», déclare la maman.

Quand Olivier a eu besoin d’aide pour rediscuter les droits de garde de ses enfants, Patricia l’a dirigé vers l’Association jurassienne pour la coparentalité (AJCP). D’abord sceptique, Olivier s’est engagé au comité et a fini par prendre la présidence de l’association. «Des inégalités au niveau légal conduisent à prendre l’enfant en otage. Dans la grande majorité des cas, il est utilisé comme une arme entre les ex-conjoints.» Dans le cadre de leur famille recomposée, chacun s’est fait sa place, «dans le respect réciproque, la négociation et les arrangements». Olivier refuse de «s’imposer comme une deuxième personne d’autorité devant mes belles-filles. Cependant, elles doivent, comme mes enfants, suivre les règles de la maison.»

Au quotidien, les grands-parents ont aussi leur rôle, désiré, à jouer. Patricia tient à conserver un pied dans le monde du travail. Après son divorce, elle a refusé de recevoir une pension, afin de ne «rien devoir à mon ex-époux». Olivier voudrait baisser son pourcentage, mais «une partie de mon salaire part en pension». Tous deux mariés une première fois très jeunes, ils ont vécu la «tragédie du divorce». Ce qui les incite à conseiller à leurs enfants, sur le ton de l’humour, «surtout ne vous mariez pas avant 30 ans».

Infos sur l’AJCP: www.ajcp.ch

«Il faut que les pères sachent remettre en cause leur carrière»

Christophe, la trentaine, ingénieur à 70%, a la garde alternée de son fils Jérémy, 5 ans (n.d.l.r: prénoms d'emprunt). Il est célibataire.

Depuis quelques mois, Christophe a obtenu de son employeur de pouvoir travailler une semaine sur deux à la maison, afin de s’occuper de Jérémy. «Une chance! Ça n’est pas possible dans toutes les professions.» Une expérience à l’essai, car son employeur craint que les demandes n’affluent. Selon Christophe, la Suisse a du retard à ce niveau. Idem en ce qui concerne la place du père. «Mon fils est né en Allemagne, un pays plus ouvert. A la naissance, même si je n’étais pas marié, Jérémy a pris mon nom. J’ai eu d’office un droit d’éducation, car l’autorité parentale est automatiquement considérée comme conjointe là-bas.»

Ce qui a permis d’appliquer une convention, et l’application de la garde partagée en Suisse. Il va jusqu’à imaginer que, dans la loi, la garde alternée et le droit de visite élargi soient une obligation. «La priorité reste l’enfant, même s’il y a de graves différends entre les parents. Les papas doivent aussi assumer l’éducation, pas seulement la financer.» Christophe s’estime très satisfait. Sans pour autant imaginer un jour devenir père au foyer à temps complet. Engagé dans de multiples activités, il tient à son épanouissement. «On est homme ou femme avant d’être parent. Chacun a le droit de pouvoir se détacher, se ressourcer.» Elevé dans une grande famille, il demande «si nécessaire» conseil à sa sœur ou à la grand-maman, «qui n’habite pas loin. Pour aider, pas pour l’élever. C’est important que cela reste un plaisir pour elle de s’occuper de son petit-fils. Pas une corvée.» Les livres, très peu pour lui. «Comme je vis à la campagne, c’est plus sécurisant. Et les voisins sont des amis.».

Photographe: Loan Nguyen, Xavier Voirol