Archives
9 décembre 2013

Exit le plus vieux métier du monde?

Comme la France et d’autres pays, la Suisse est tentée par une interdiction de la prostitution. Une volonté de lutter contre le trafic d’êtres humains que contestent les principales intéressées.

prostituée
Une prostituée attend ses clients sur le chaud Sihlquai à Zurich.

Abolir la prostitution? Vaste programme, diront les sceptiques. Cela tient pourtant de la tendance, si pas de la manie. Après la Suède, passée à l’acte avec la pénalisation du client, la plupart des pays européens ne semblent plus penser qu’à ça. La France hollandaise, en mal de popularité, s’est engouffrée dans la brèche. La Suisse, comme on sait, n’est pas non plus épargnée. La conseillère nationale bernoise Marianne Streiff-Feller, du Parti évangélique (PEV), a déposé un postulat signé par quarante-deux parlementaires de toutes chapelles, dont l’UDC Oskar Freysinger, et demandant au Conseil fédéral de réfléchir aux possibilités d’une interdiction. Et tout spécialement au fameux modèle suédois.

Les principales concernées ont déjà dit tout le mal qu’elles pensaient de cette initiative. La présidente d’un «Syndicat des travailleuses et des travailleurs du sexe» a parlé d’«effets catastro­phiques», une interdiction ne faisant selon elle «que renforcer la clandestinité et la marginalité» de la profession dans un marché du sexe «encadré légalement en Suisse». Les abolitionnistes ne désarment pas et font valoir qu’il s’agit avant tout de lutter contre le trafic d’êtres humains.

La prostitution, un travail comme les autres?

A quoi ces dames ont rétorqué que la grande majorité d’entre elles travaillaient «librement». En France, la féministe Elisabeth Badinter a insinué que le modèle suédois, tolérant l’offre mais pénalisant la demande, valait son pesant d’hypocrisie. La question de fond consiste à se demander si la prostitution est un travail comme les autres. Le conseiller national valaisan Yannick Buttet a trouvé un argument choc pour démontrer que non: cette option n’est pas proposée par les ORP aux demandeuses d’emploi... Un raisonnement que d’aucuns jugeront au ras du trottoir.

«Des mesures visant à contrôler l’immigration plutôt que protéger les femmes»

Milena Chimienti, sociologue, professeure à l’HETS, Genève

Milena Chimienti, sociologue, professeure à l’HETS, Genève

A l’instar de la Suisse, plusieurs pays envisagent d’interdire la prostitution. Coïncidence ou air du temps?

La sexualité tarifée a toujours été perçue comme une transgression des rapports sexuels jugés légitimes. La dimension scandaleuse de la prostitution provient également de son rapport particulier au travail: il s’agit d’une activité économique qui tend à échapper au contrôle de l’Etat. Aujourd’hui, si plusieurs pays mettent en place des mesures restrictives, c’est davantage pour contrôler l’immigration que pour protéger les prostituées. On dispose en Suisse de suffisamment de lois pour contrôler le marché, le problème est qu’elles ne sont souvent pas appliquées.

Que pensez-vous du modèle suédois de pénalisation du client?

Le gouvernement suédois aujourd’hui s’aperçoit que cette loi de 1999 n’a pas permis de faire baisser la prostitution, de réduire la traite des femmes. Il est question de l’abandonner.

L’argument principal en faveur de l’interdiction est de dire pourtant qu’elle serait «susceptible de protéger les femmes». Vous n’y croyez pas?

Pour protéger les femmes, il faut leur donner des moyens de se défendre et pour cela rendre leur activité légale, leur donner des outils pour dénoncer les abus et des moyens aussi de mener leur activité en se protégeant contre les risques liés à la santé et à la violence.

Elisabeth Badinter a fait valoir que l’une des conquêtes du féminisme était la liberté des femmes de disposer de leur corps... une remarque judicieuse?

Les féministes radicales voient la prostitution comme la forme paradigmatique d’exploitation des femmes par des hommes, les prostituées étant perçues comme des victimes du système patriarcal, pas à même de se rendre compte de leur oppression. Les féministes libérales distinguent, elles, entre prostitution forcée et «prostitution adulte résultant d’une décision individuelle». Le féminisme libertaire met en avant l’autonomie potentielle des prostituées. La prostitution est vécue comme s’insérant dans un «continuum d’échanges économico-sexuels» marquant les relations entre hommes et femmes, qui s’étendrait du mariage à la prostitution.