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15 août 2016

Exportation d’armes: le malaise helvétique

Après des années de vaches moins grasses, l’industrie suisse de l’armement reprend du poil de la bête. Ce premier semestre, ses exportations ont bondi de 11% par rapport à la même période l’an dernier. De quoi ranimer le débat sur l’export de matériel de guerre?

Fabrication de munitions en usine
Les questions liées à l’exportation d’armes fabriquées en Suisse sont un terrain de mésentente classique en politique (photo Alessandro della Valle/Keystone).

Inventeurs de la hallebarde, tireurs d’élite à l’image de Guillaume Tell et de la médaillée olympique Heidi Diethelm Gerber, mais aussi chantres de la neutralité et du droit humanitaire, les Suisses ont un rapport amour-haine avec les armes. Y compris avec celles que notre industrie exporte avec la bénédiction de la Confédération.

Alors, quand le baromètre des ventes de matériel de guerre à l’étranger remonte après des années plombées (224 millions de francs au premier semestre 2016, soit 11% de plus que durant la même période de l’année précédente), le malaise et les interrogations qui vont avec refont surface: la Suisse peut-elle continuer d’exporter des armes? L’éthique doit-elle primer sur l’économique?

Fin juillet, le Sonntagsblick a encore mis le feu aux poudres avec cette bombe: l’un des auteurs de la première attaque de l’Etat islamique en Turquie avait sur lui deux grenades swiss made. Elles faisaient partie d’un lot vendu aux Emirats arabes unis en 2003 et auraient transité par la Jordanie et la Syrie avant d’atterrir en mains djihadistes.

De quoi relancer le combat opposant la gauche et les milieux de défense des droits de l’homme à la droite et au lobby de l’industrie de l’armement. Ces derniers ont déjà remporté deux rounds importants: en 2009, lorsqu’ils avaient terrassé une initiative contre les exportations d’armes, et en 2014, quand ils ont obtenu un assouplissement des règles de vente de matériel de guerre à l’étranger. Pour le troisième round (sans doute pas le dernier), les paris sont ouverts!

«Il faut mettre en place une stratégie de sortie de la production de l’armement»

Portrait de Carlo Sommaruga
Carlo Sommaruga

Carlo Sommaruga, conseiller national (PS/GE), membre des commissions fédérales de la politique extérieure et de la politique de sécurité

Pays neutre, pays de tradition humanitaire, la Suisse devrait-elle interdire la vente de matériel de guerre à l’étranger?

La vente d’armes ne peut que renforcer les conflits à travers le monde ainsi que la détresse des gens et les déplacements de populations, notamment celles qui arrivent jusque chez nous. Dès lors, il y a un intérêt clair pour la Suisse de cesser d’exporter du matériel de guerre.

Mais la Suisse exporte ailleurs que dans des zones de conflit!

C’est vrai. Mais elle a aussi exporté dans des pays qui sont aujourd’hui impliqués directement ou indirectement dans des régions conflictuelles. Et puis, il y a des cas qui montrent que les armes vendues, malgré toutes les garanties données, sont ensuite exportées ailleurs. On a retrouvé des grenades suisses en Syrie, on a vu des véhicules blindés passés d’un pays à l’autre…

Les contrôles qu’effectue le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) sur le terrain pour s’assurer que le matériel de guerre n’est pas réexporté ne servent donc à rien?

Il n’y a pas de contrôle réel possible.

Du vent aussi, la promesse du Conseil fédéral de ne jamais autoriser l’exportation d’armes vers des zones de conflit ou des pays qui violent les droits de l’homme?

Il s’agit là d’un discours de défense de l’industrie suisse de l’armement. Je rappelle que même les Etats-Unis ne respectent pas le droit international. Que la Belgique et le Danemark participent à des bombardements en Syrie, donc sont impliqués dans un conflit. Que la France a des troupes sur le pied de guerre en Afrique. On ne peut plus dire aujourd’hui que l’on ne vend des armes qu’à des pays qui ne sont pas impliqués dans des conflits c’est un discours rhétorique qui n’a pas de prise avec la réalité.

Les aspects éthiques doivent primer sur les intérêts économiques. C’est cela?

Oui, je pense que la Suisse, dans sa tradition de paix, de respect des droits de l’homme, doit aujourd’hui mettre un terme à la vente d’armes.

Quitte à mettre en péril l’industrie suisse de l’armement et ses milliers de places de travail…

Comme pour le nucléaire, il faut mettre en place une stratégie de sortie de la production de l’armement, en élaborant un processus de reconversion de cette industrie pour transformer les places de travail actuelles en des emplois porteurs d’avenir. On combinerait ainsi les aspects éthiques, économiques et politiques.

Notre pays a signé le Traité international sur le commerce des armes qui combat la dimension illégale de ce marché, cela ne suffit-il pas?

Mais la Suisse n’est pas pire que des Etats neutres comme l’Autriche et la Suède. Et puis, dans cette course aux armements, si un pays renonçait à vendre des armes, un autre le remplacerait immédiatement, non?

On peut tenir le même discours au sujet du secret bancaire. On nous a toujours dit que l’on ne pouvait pas le supprimer à cause de la concurrence. Finalement, on a quand même dû y renoncer suite aux pressions internationales qui menaçaient de mettre la Suisse sur une liste noire. Essayons de montrer l’exemple avec le marché de l’armement, où nous tenons un rôle secondaire au niveau international, dans l’espoir que d’autres Etats suivent le mouvement ainsi initié.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner