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21 mars 2016

«Father Alex», le prêtre valaisan des Américains

Le Père Alexandre Morard supervise un centre d’accueil, de prière et de retraite dans la campagne new-yorkaise pour une fraternité catholique. Même s’il admet ne pas avoir envie de rentrer en Suisse, cet exilé rechigne à couper le cordon ombilical avec sa terre natale.

le Père Alexandre Morard photo
Après trois ans passés en pleine nature, le Père Alexandre Morard se sent désormais chez lui au pays de l'Oncle Sam.

A deux heures et demie de Manhattan, c’est le royaume des coyotes, des porcs-épics et des ours noirs. Un accent valaisan tranche le silence après la prière sur un petit sanctuaire dédié à la Vierge Marie, alors que la brume hivernale colle aux reliefs. «Quand je suis sur cette colline, je ne me lasse pas de regarder les Gunks, un haut plateau érodé délimitant l’Hudson Valley.»

«Father Alex», 40 ans, Ayentôt d’origine, est le gardien de ce petit paradis où, avec deux «sisters», Sœur Diana et Sœur Blandine, il assure l’exploitation de l’International Center for a Culture of Compassion pour le compte de l’ONG Points-Cœur . Cinquante hectares de champs caillouteux et de forêt dense, quelques bâtisses construites ou retapées essentiellement de leurs mains: un lieu d’accueil et de ressourcement pour ceux souffrant de solitude urbaine.

Avant l’impénétrable: l’huile et la sueur.

Un prêtre ou une sœur qui est envoyé en mission ici doit savoir à peu près tout faire, construire un mur en pierres sèches, faucher, sortir les souches.

S’il ne sait pas? Il apprend… Mon quotidien est d’ailleurs un juste équilibre entre ce travail à l’extérieur et la vie à genoux dans la chapelle», rigole-t-il.

Et la lumière fut

Cela fait quinze ans qu’Alexandre Morard, installateur sanitaire, ferblantier, puis travailleur social et maître socioprofessionnel, a fait don de soi. Il se souvient de sa conversion comme d’une gourmandise. «J’étais en voyage à Paris avec des copains. On se baladait à Saint-Germain-des-Prés. J’ai bu une bière au Café de Flore et j’ai décidé d’aller visiter l’église de Saint-Germain.

J’ai prié et j’ai ressenti un fort besoin d’aller communier. Tout est devenu lumineux. J’ai eu l’impression de voir la réalité pour la première fois.»

Il tourne en rond quelques nuits, n’ose pas trop en parler à ses parents. Ses copains? «Ils m’auraient envoyé à l’asile.» Mais après quelques semaines de résistance et réalisant qu’il n’a «jamais été pleinement heureux jusqu’alors», il comprend les signes et passe son jour de l’an à l’adoration à Saint-Maurice (VS). Surtout, il s’identifie parfaitement à la mission de Points-Cœur. Né en France au début des années nonante et présent dans quarante pays, le mouvement catholique se destine à «amener une présence, de l’amitié, de l’amour, de la compassion auprès de ceux qui en manquent».

En 2001, Alexandre Morard a déjà accompli une mission de quatorze mois en Equateur comme laïc avec l’ONG, puis a été chargé, en 2003, d’ouvrir une maison dans le Bronx, à New York. Son séminaire en Argentine, puis la théologie en France, sont une suite logique à cet engagement que couronnera une ordination mémorable. «J’avais un calcul rénal de 8 mm ce qui m’a valu une anesthésie générale le grand jour.»

Après plus de trois ans «upstate New York», comme on dit ici, les liens avec la communauté de Woodbourne, la ville voisine, sont bons. L’été, «Father Alex» remplace le prêtre de la paroisse. Il s’est noué d’amitié avec un ancien cadre de la police new-yorkaise (NYPD), Mike Scagnelli, qui lui a d’ailleurs sauvé la mise lors d’une panne sèche à Manhattan et avec qui il va pêcher de temps en temps.

Le prêtre valaisan constate néanmoins une façon très différente de vivre la générosité et la foi aux Etats-Unis.

Les Américains ont de la peine à vivre une relation d’amitié gratuite.

Il y a parfois un manque de simplicité. Quand on appelle quelqu’un, il s’attend à ce qu’on lui demande un service. Ici, c’est la justice et la morale qui priment. Si tu fonctionnes dans le cadre de la loi, c’est bon. Mais le pardon, effacer le tableau à la fin, c’est plus difficile. C’est plus idéologique. Je ressens un immense contraste avec l’Amérique du Sud par exemple, où les gens font l’expérience de la miséricorde au quotidien.»

Présence divine

Sur le bureau de «Father Alex», un livre estampillé Fundamentals of English Grammar côtoie le matériel de vote par correspondance reçu de Suisse et un appareil photo Olympus. «J’ai découvert que la photo me permettait de regarder vraiment les choses», explique-t-il en citant Saul Leiter, un de ses photographes préférés: «Seing is a neglected enterprise» («Voir est une entreprise négligée»). «Ma vie ici est basée sur la contemplation. J’immortalise la rencontre de la lumière et de la matière.»

Parce que «la beauté est une source d’espérance», l’art au sens large occupe une place très importante au centre de Woodbourne où la communauté organise des concerts à la ferme et invite des artistes en résidence.

Tous ceux qui viennent, bouddhistes, catholiques, sans confession, disent ressentir une énergie incroyable, une grâce. Il y a une présence divine.»

Dans les différents bâtiments du centre, les icônes peintes en Roumanie par un prêtre orthodoxe côtoient une photo de Mao ramenée de Chine par des membres de la fraternité, des croix coptes, des statuettes africaines, et bientôt un temple japonais pour accueillir le Saint-Sacrement. «Il faut essayer d’exalter ce qui est bon, beau, juste chez les autres», commente Alexandre Morard, ce qui ne l’empêche pas de pester contre le couple de castors qui ronge tous les feuillus avoisinants et laisse les pins envahir la forêt.

Entre ses temps de prière, la supervision des chantiers en cours, un cognac ou une Williamine au coin du feu avec des pèlerins de passage, ou encore ses week-ends à Brooklyn où il donne désormais la messe pour la paroisse une fois par mois, «Father Alex» a des journées bien remplies. En dépit des terres jugées stériles par les anciens propriétaires du domaine, il rêve maintenant d’une plantation d’herbes aromatiques derrière la ferme, citant en exemple une famille d’Ayent (VS), son village natal, livrant avec succès à Ricola. Un petit écho suisse pour marquer le territoire. Les castors n'ont qu’à bien se tenir.

Texte: © Migros Magazine | Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Didier Ruef