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28 octobre 2013

Faut-il créer une police du Net?

Pour lutter contre une cybercriminalité en hausse constante, la police et l’Etat se doivent d’être de plus en plus vigilants sur la Toile. Entre manque de moyens, abus de surveillance et protection des données, il s’agit de savoir jongler.

Difficile de trouver un équilibre entre la défense de la sécurité et des libertés des citoyens sur internet.
Difficile de trouver un équilibre entre la défense de la sécurité et des libertés des citoyens sur internet. (photo Dukas - Action Press)

Condamné ce mois-ci à trente jours-amende, un jeune Vaudois de 24 ans l’a appris à ses dépens: on ne lance pas impunément un appel à la violence sur les réseaux sociaux. Rappel des faits: en 2012, au lendemain de l’agression de sa sœur à Lausanne, ce justicier en herbe créait une page Facebook incitant ses proches à une opération punitive à l’encontre des dealers. Vigilante, la police a repéré l’appel et appréhendé à temps le jeune homme.

Doit-on en déduire que nos moindres faits et gestes sur la Toile sont étroitement surveillés? Qu’outre l’œil du Big Brother américain, on doit redouter celui de son frère helvète? C’est ce que semblent craindre les défenseurs des libertés, avec à leur tête le Parti pirate qui a lancé une pétition en avril dernier: «Non à l’abus de surveillance par l’Etat». Dans leur ligne de mire, la révision de la loi sur la surveillance de la correspondance par poste et télécoms (LSCPT), dont ils jugent la nouvelle version trop intrusive. Ils ont récolté à ce jour plus de 10 000 signatures.

Du côté des autorités, on plaide un besoin d’adapter les possibilités de surveillance à l’importante évolution technologique dans le domaine des télécommunications. Car pour l’heure, la Suisse ne semble pas suffisamment armée pour lutter contre la cybercriminalité. Le Service national de lutte contre la criminalité sur internet (SCOCI) a reçu en 2012 un total de 8242 annonces d’infractions (escroquerie et pornographie enfantine arrivant en tête de liste), soit une hausse de 55% par rapport à l’année précédente.

Bref, la route qui mène vers une surveillance adéquate et justifiée de la Toile est encore longue...

«Quel pouvoir est-on prêt à donner à l’Etat pour assurer notre sécurité?»

André Duvillard, délégué du Réseau national de sécurité. (photo: Alain Germond / Tamedia Publications romandes)
André Duvillard, délégué du Réseau national de sécurité. (photo: Alain Germond / Tamedia Publications romandes)

André Duvillard, délégué du Réseau national de sécurité.

Pensez-vous qu’il soit utile de mettre sur pied une police du Net?

Une surveillance s’opère déjà sur la Toile. Elle est l’œuvre du Service de coordination de la lutte contre la criminalité sur internet (SCOCI), dont les activités principales s’axent sur la prévention de la pédophilie et aujourd’hui partiellement dans le domaine de la criminalité économique. Parallèlement, la surveillance des réseaux sociaux constitue un moyen supplémentaire de récolter des informations – comme dans le cas de ce Vaudois condamné pour appel à la violence – mais elle est loin d’être systématique. En fait, tout est une question de priorités et de moyens.

C’est-à-dire?

La lutte contre la cybercriminalité requiert des moyens considérables, tant au niveau du personnel que des technologies utilisées. Une enquête liée à une escroquerie sur internet s’avère beaucoup plus complexe qu’une menée suite à une escroquerie traditionnelle. L’escroc peut se trouver dans un pays x, le serveur du site utilisé dans un pays y, et l’argent peut terminer dans un pays z. Nous devons revoir nos moyens d’action face à cette nouvelle forme de criminalité. Une réflexion a été engagée sur le plan national pour déterminer où l’effort doit être placé dans un premier temps. Pour l’heure, notre priorité doit demeurer la lutte contre la pédocriminalité.

Qu’en est-il de la surveillance des réseaux sociaux?

L’élaboration d’une nouvelle loi sur le renseignement est en cours, pour faire face à la présence de plus en plus importante sur des sites sécurisés d’internet de déclarations et d’actions menaçant la sécurité de notre pays.

Cela ne peut-il pas être perçu comme une atteinte à la vie privée ?

Il est clair qu’une réflexion doit être menée dans ce sens: quel pouvoir est-on prêt à donner à l’Etat pour assurer notre sécurité. Mais on note une contradiction dans nos comportements: nombreux sont ceux qui défendent la doctrine de la protection des données tout en déballant leur vie privée sur les réseaux sociaux. Nous avons tendance à penser qu’internet représente une sphère extérieure à la «vraie vie». D’ailleurs, sans le Net, ce jeune Vaudois aurait-il lancé un tel appel de manière traditionnelle?

Auteur: Tania Araman