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12 décembre 2016

Faut-il dépister la drogue à l’armée?

Les jeunes soldats apprennent à servir la patrie et souvent aussi à fumer du cannabis. Pas terrible, surtout quand on manipule des armes et qu’on pilote un véhicule. Faudrait-il soumettre les soldats à des tests de dépistage? Le Parlement en débat.

La problématique de la drogue se pose désormais également à l’armée. (Photo: Keystone)

Aujourd’hui, à l’armée, on peut soumettre un soldat à un alcootest. En revanche, il n’existe aucun cadre juridique pour effectuer des tests de dépistage de stupéfiants sur des militaires en service. Parce que cela constituerait une atteinte à la liberté individuelle.

Fort de ce constat et persuadé que «la question des drogues se pose autant à l’armée que dans la société de façon générale», le conseiller aux Etats Daniel Jositsch (PS/ZH) a déposé ce printemps une motion demandant à ce que le Confédération élabore une base légale afin de corriger le tir.

Sensible aux arguments de ce politicien, notamment à ceux en lien avec les risques que font courir les bidasses sous influence d’un produit illicite à autrui, le Conseil fédéral a appuyé cette demande, précisant, par la bouche de Guy Parmelin, qu’il veillera à ce que «sa mise en œuvre soit à la fois proportionnée et efficace».

Du coup, en juin dernier, le Conseil des Etats a accepté cette motion sans opposition. Quant au Conseil national, il devrait se prononcer durant cette session d’hiver encore. Mais il se pourrait bien qu’il refuse le projet, puisque sa Commission de la politique de sécurité propose à l’unanimité de le rejeter!

Pourquoi? Parce que, selon ces parlementaires, «les possibilités dont dispose l’armée actuellement sont adaptées». Donc, «autoriser la réalisation de tests à titre préventif, sans qu’il existe de soupçon fondé, serait une mesure disproportionnée». La partie de ping-pong entre les deux chambres paraît inévitable.

«Le grand problème, c’est la praticabilité des tests»

Pierre-Alain Fridez, médecin et conseiller national (PS/JU), membre de la Commission de la politique de sécurité.

Etonnant que la Commission de la politique de sécurité, à laquelle vous appartenez, propose unanimement de rejeter la motion Jositsch visant à soumettre les militaires à des tests de dépistage de drogues, alors que cette même motion a passé la rampe du Conseil des Etats sans opposition...

C’est vrai que notre position peut surprendre. La commission du Conseil national s’est penchée à deux reprises sur cette motion qui posait à la fois des problèmes de forme et de fond. Certains députés mettaient en avant le respect de la personne et craignaient que ces contrôles nuisent aux rapports de confiance entre les soldats et l’autorité. D’autres se demandaient ce que cela allait coûter, et pour éviter quel risque en réalité. Parce qu’il n’y a à ce jour aucun autre accident que des accidents de véhicules qui peuvent être attribués à la consommation de drogues.

Ce n’est pas une raison suffisante à vos yeux?

Non. Car l’idée de la motion, c’est plutôt de faire effectuer par la police militaire un dépistage de la troupe avant un exercice potentiellement dangereux de manière à ce que des gens ne puissent, par exemple, pas manipuler des armes alors qu’ils sont sous l’emprise de la drogue. Un scénario peu probable, puisqu’il ne s’est jamais concrétisé dans les faits jusqu’à maintenant… Et puis, le grand problème selon moi, c’est la praticabilité de ces tests.

C’est-à-dire?

Concrètement, les hommes d’une section ou d’une compagnie doivent uriner dans un gobelet et ensuite on fait analyser leur urine. Le test est très rapide et on va immanquablement trouver des gens positifs puisque l’on sait qu’une grande proportion de jeunes fument du cannabis. Mais l’important, ce n’est pas de savoir s’ils ont consommé, mais s’ils sont sous influence du produit. Or, avec le cannabis, qui est la drogue la plus souvent retrouvée, le consommateur n’est sous influence du produit que quelques heures, alors que l’on peut encore trouver dans ses urines des traces de la substance active – le tétrahydrocannabinol (THC) – plusieurs semaines après qu’il a fumé. Le seul moyen pour savoir si la personne est sous influence du produit à un moment précis, c’est de faire un prélèvement sanguin. Mais il faudrait alors envoyer le sang à un des dix à douze laboratoires qui sont validés pour ça et la réponse ne tomberait que plusieurs jours après. Cette mesure paraît donc bien compliquée et surtout disproportionnée par rapport à un risque mineur.

On croise les bras et on ne fait rien alors?

Non, non! A l’heure actuelle, les moyens existent. Si un supérieur soupçonne – suite à des odeurs, un comportement, des yeux un peu irrités… – quelqu’un de fumer, il est tout à fait apte à demander des contrôles. L’autorité et le règlement le permettent. Le problème avec cette motion, c’est qu’elle demande que l’on fasse des tests à des gens totalement asymptomatiques juste pour s’assurer qu’il n’y aura aucun risque. Ça n’a vraiment pas de sens!

Quelle serait la solution idéale?

Il faudrait informer, sensibiliser la troupe à cette problématique et former les cadres de manière à ce qu’ils puissent diagnostiquer les gens qui ont un comportement suspect et ainsi procéder à un dépistage ciblé. Et pour les chauffeurs, on pourrait imaginer qu’ils soient contrôlés en début de service et qu’on leur interdise de conduire durant le cours de répétition s’ils sont positifs. Ce qui les inciterait à ne pas fumer de cannabis durant les semaines qui précèdent et donc à adopter une attitude correcte et responsable. Tous ces éléments-là me paraissent suffisants.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner