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6 juillet 2014

Faut-il exclure les cigarettiers des festivals?

L’industrie de la cigarette a-t-elle encore sa place dans les manifestations culturelles et sportives en Suisse? Bien sûr que non, estiment les milieux de prévention du tabagisme, qui dénoncent une prise en otages des jeunes.

Pas moins de 85% des fumeurs ont commencé avant l’âge de 21 ans. (photo Keystone)
Pas moins de 85% des fumeurs ont commencé avant l’âge de 21 ans. (photo Keystone)

Publicité et vente aux mineurs: pour les milieux de prévention du tabagisme, voilà les enjeux de la future loi sur les produits du tabac. Alors que l’avant-projet de ce texte vient d’entrer en consultation, et qu’une entrée en vigueur n’est pas prévue avant plusieurs années, «la question du sponsoring et autres parrainages de l’industrie du tabac doit se poser», estime Myriam Pasche, responsable du Cipret Vaud, qui vient de sortir le second volet de résultats d’une enquête menée avec ses collègues fribourgeois et Addiction Suisse.

Réalisée en 2013, cette recherche se penche sur les liens existant entre l’industrie du tabac et les événements culturels, avec en tête de liste les grands et petits festivals musicaux de l’été. «Et ce parrainage ne se limite pas à un apport financier», explique Michela Canevascini, cheffe de projet. Car si la présence des marques de tabac reste discrète sur les sites internet des manifestations, elle est en revanche largement visible durant les manifestations, avec notamment des «activités originales et décalées» censées plaire aux jeunes et donner une image «fun» de la fumée.

La délicate question du financement des manifestations

Pour les milieux antitabac, cela entre clairement en contradiction avec la protection de la jeunesse, premier objectif affiché de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) dans la promotion d’une future nouvelle loi qui, si elle restreint d’autres formes de promotion comme l’affichage publicitaire ou les annonces dans la presse, ne va pas jusqu’à bouter les cigarettiers hors des festivals. «Dans sa pesée d’intérêts, le Conseil fédéral a jugé important de ne pas compromettre la tenue de manifestations culturelles et sportives tirant une partie de leurs revenus du parrainage avec les fabricants de cigarettes», s’explique sa responsable de la communication Katrin Holenstein. Un choix économique plutôt que de santé publique? Le débat est ouvert.

«L'industrie du tabac utilise les festivals pour atteindre les jeunes»

Michela Canevascini, cheffe de projet Cipret-Vaud.
Michela Canevascini, cheffe de projet Cipret-Vaud.

Michela Canevascini, cheffe de projet Cipret-Vaud.

Si l’industrie du tabac montre tant d’intérêt dans la promotion de festivals musicaux, n’est-ce pas parce que c’est là qu’elle touche le mieux la jeunesse?

Certainement. L’industrie du tabac essaie de trouver de nouveaux consommateurs, en particulier chez les jeunes. On sait en effet que 85% des fumeurs ont commencé avant 21 ans; après cet âge, il n’y a qu’une faible probabilité qu’une personne commence à fumer. L’industrie connaît très bien toutes ces données, c’est pourquoi elle utilise les festivals de musique afin d’atteindre son public cible: les jeunes.

Votre recherche donne-t-elle des éléments sur l’efficacité de ce type de stratégies marketing?

L’efficacité de ces stratégies a été démontrée à maintes reprises. De nombreuses recherches scientifiques ont pu mesurer l’influence de l’exposition à la publicité pour des produits du tabac lors d’événements sur la consommation. Si le parrainage ou la publicité n’étaient pas efficaces, l’industrie ne dépenserait pas autant d’argent dans ces activités (en 2007 le total des dépenses en marketing de l’industrie du tabac a été estimé en Suisse à 120 millions).

Plusieurs organisateurs disent pouvoir faire sans cette manne financière…

Les contributions financières vont de 5000 a 400  000 francs, voire plus pour les grands festivals. Le parrainage en général couvre seulement une partie des frais de ces manifestations qui ont recours à de nombreux sponsors différents. Le retrait du parrainage des cigarettiers ne compromettrait donc pas la survie de ces événements, et c’est d’ailleurs l’avis de la plupart des organisateurs.

Comment comprendre que l’avant-projet n’interdise pas ce type de promotion?

L’avant-projet de loi sur les produits du tabac fait déjà un pas en avant: interdiction de la publicité dans la presse, dans l’espace public, sur internet et dans les cinémas. Mais si on compare ce projet aux législations actuellement en vigueur dans d’autres pays européens, il n’est que très peu audacieux. Comme l’a dit le conseiller fédéral Alain Berset lors de la présentation de l’avant-projet de loi, celui-ci vise à équilibrer les intérêts économiques avec ceux de la santé publique. Or, est-ce que la santé des jeunes peut être troquée avec l’intérêt des grandes multinationales du tabac?

© Migros Magazine - Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey