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12 novembre 2012

Faut-il fêter les anniversaires?

On ne célèbre plus les mêmes événements qu’autrefois, ni de la même façon. Pourtant, marquer les moments forts de sa vie reste un besoin individuel et social à la fois. Et parfois aussi à notre insu.

Une jeune femme a un cake avec une bougie allumée dessus
Fêter son anniversaire, une coutume qui s’est démocratisée au XXe siècle seulement. (Photo: Keystone/Tetra Images/Daniel Grill)

«Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire» s’est fait la malle de sa maison de retraite le jour de ses 100 ans. C’est le titre du premier livre de l’auteur suédois Jonas Jonasson, qui fait un tabac actuellement. Et une tendance chez certains adultes approchant la trentaine ou la quarantaine, qui rechignent à célébrer les années qui passent.

Fêter les anniversaires, on en a pourtant besoin. Les anniversaires au sens large d’une date, dans l’année, à laquelle est survenu un événement, et pas seulement les naissances. «Ce sont des repères sur le fil rouge de la vie», explique Françoise Broillet, psychologue et coordinatrice d’un congrès sur le thème de l’anniversaire le 14 novembre prochain à Neuchâtel (voir encadré). «Dans notre vie, c’est important de mettre des choses dans le temps. Et avec les anniversaires, on fait toujours référence au passé. Par exemple, il m’a fallu six mois pour me rétablir dans le cadre d’une maladie. Ces moments-clés permettent d’avancer. Ils relient aussi les gens entre eux.»

L’explication de notre anniversaire avec bougies est à chercher loin dans les superstitions. Moment où l’individu est au centre, il a toujours en toile de fond un vœu pour cette personne, d’après Françoise Broillet. Comme les fées qui se penchaient sur les berceaux pour prédire le meilleur et éloigner les mauvais esprits. Et les bougies étaient justement investies du pouvoir d’exaucer les souhaits.

Toutefois, l’anniversaire de naissance n’a pas, et de loin, toujours été fêté. Déjà parce qu’on ne connaissait pas sa date de venue au monde... C’est encore le cas dans certaines cultures africaines où l’on sait tout au plus qu’on est arrivé au temps des semailles, relève Françoise Broillet.

Une tradition loin d’être pratiquée partout

Pour Marc-Olivier Gonseth, conservateur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, il serait étonnant que tous les groupes humains s’intéressent au jour de la naissance de leurs membres, vu le côté individualiste de l’événement et le fait qu’il exige un repérage calendaire précis. En revanche, toutes les sociétés mettent en scène des rites de passage entre groupes d’âge et des moments festifs liés aux échanges sociaux et au déroulement du temps.

Chez nous, «les anniversaires de naissance sont surtout fêtés depuis que le temps devient si précis», analyse Françoise Broillet. Autrement dit, «il a fallu attendre le XXe siècle pour voir se généraliser ce rendez-vous annuel nous rendant roi pour un jour», raconte Marc-Olivier Gonseth.

Selon la tradition, les bougies d’anniversaire sont investies du pouvoir d’exaucer les souhaits. (Photo: Keystone/Tetra Images/Daniel Grill)
Selon la tradition, les bougies d’anniversaire sont investies du pouvoir d’exaucer les souhaits. (Photo: Keystone/Tetra Images/Daniel Grill)

Dans l’Antiquité, cette pratique était réservée aux dieux et aux empereurs. Et «le catholicisme a longtemps préféré la célébration du saint patron à celle de l’anniversaire. En revanche, la Réforme a favorisé cette coutume par opposition au culte des saints. C’est que les rites mettent en évidence les valeurs essentielles à un moment donné pour les sociétés qui les mettent en scène», souligne-t-il.

De tout temps, on a ainsi célébré les anniversaires en rapport à la nature. Qui donnait le rythme. On fêtait les solstices, les moissons, les récoltes. Aujourd’hui, on a du blé toute l’année: on est plus indépendant des exigences de la nature, commente Françoise Broillet. Par contre, on a quand même besoin de se mettre ensemble pour passer le cap d’événements joyeux ou difficiles comme le deuil.

«L’anniversaire est un phénomène qui perdure, mais plus pratiqué de manière traditionnelle; on le transforme au goût du jour. On a le bizutage à l’entrée au gymnase; d’autres cultures vont célébrer le passage à l’adolescence. Ou il y a les gens qui vont décorer des sapins en forêt plutôt que fêter Noël en famille devant le traditionnel repas.»

Quant à ceux qui refusent de fêter les anniversaires de naissance, au-delà d’une affaire de goût ou d’affranchissement des standards, cela renvoie à la signification qu’on donne aux années qui passent: grandir ou vieillir, mûrir ou aller vers la mort. Et tout cela est vrai.

Auteur: Isabelle Kottelat