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15 juin 2015

Femmes de patron, femmes de l’ombre

Enormément de PME ne tourneraient pas sans l’investissement des conjointes d’artisan. Et pourtant, leur rôle reste peu valorisé! Une injustice que la mise sur pied d’un brevet fédéral de spécialiste en gestion d’entreprise par validation des acquis vise à corriger.

Madeleine et Christof Siffert dirigent une entreprise active dans le domaine de la santé à Fribourg.
Madeleine et Christof Siffert dirigent une entreprise active dans le domaine de la santé à Fribourg.

L’an passé, selon l’Office fédéral de la statistique, 53 000 femmes œuvraient en tant que collaboratrices familiales dans les petites et moyennes entreprises de notre pays. Ça, c’est le chiffre officiel! Mais on peut légitimement supposer qu’il y en a davantage sur le terrain puisqu’un bon nombre d’entre elles secondent leur compagnon artisan sans être forcément rémunérées et donc déclarées.

Christiane Charmey, codirigeante d’un atelier mécanique à Préverenges (VD) et présidente de Femmes PME Suisse romande.
Christiane Charmey, codirigeante d’un atelier mécanique à Préverenges (VD) et présidente de Femmes PME Suisse romande.

Codirigeante d’un atelier mécanique à Préverenges (VD) et présidente de Femmes PME Suisse romande, Christiane Charmey est l’une de ces conjointes de patron. Pleine de verve et d’humour, elle résume ainsi son statut de salariée: «Je suis le numéro 2 dans la société, et c’est un choix puisque j’ai épousé à la fois le mari et l’entreprise.» Comme dans la majorité des PME familiales, Madame se consacre aux tâches administratives et Monsieur à la partie technique.

Mères, ménagères et managers

En fait, ces femmes jouent un rôle essentiel que l’économie en particulier et la société en général tendent à sous-estimer. Du coup, leur activité, même si elle s’avère nécessaire à la bonne marche des affaires, n’est que peu reconnue et encore moins valorisée. «Mon père disait souvent que c’étaient des pièces rapportées», raconte Nadine Reichenthal, fille de patron et présidente du Club des femmes entrepreneures (CFE).

C’est faire piètre cas de ces «superwomen» qui cumulent, pour la majorité d’entre elles, les rôles de mère, de ménagère et de manager. Oui, vous avez bien lu: de manager et pas de simple secrétaire! Car, en réalité, elles se coltinent non seulement toute la paperasse de l’entreprise, mais s’occupent aussi des finances, du personnel, de la communication, etc.

Coincées entre couches-culottes et décomptes de salaires, ces conjointes d’artisan n’ont toutefois ni le temps ni parfois même l’envie de penser à leur carrière. Parce qu’elles se sous-estiment, qu’elles doutent de leurs compétences apprises sur le tas et n’ont pas conscience du haut niveau de qualification qu’elles ont atteint au fil des ans. Au final, elles ne se considèrent que comme «la femme du patron». Une humilité et une discrétion tout à leur honneur, mais qui a pour conséquence de les maintenir dans l’ombre… «Comme le lubrifiant dans les rouages, on ne s’aperçoit de leur présence que lors de leur absence», image Nadine Reichenthal.

Un diplôme sur mesure

«C’est justement pour mettre en lumière et faire reconnaître leur travail que nous avons mis sur pied un brevet fédéral de spécialiste en gestion d’entreprise par validation des acquis», précise Diane Reinhard, initiatrice de ce projet encore pilote (lire encadré). Qui ajoute:

Ce diplôme est innovateur, car l’examen final ne repose que sur la reconnaissance de l’expérience professionnelle.»

Une première en Suisse!

«Grâce à ce papier, j’ai pu mettre un nom à ma profession, relève Christiane Charmey, qui faisait partie de la première volée. Avant, je disais toujours: Je travaille avec mon mari, je suis secrétaire, je m’occupe de l’administration… Maintenant, je peux dire que je suis spécialiste en gestion de PME.» Elle est ainsi passée du statut peu prisé de femme de patron à celui plus valorisant de codirigeante.

Une sécurité en cas de pépin

En plus, comme le souligne Nadine Reichenthal, «ce brevet permet à ces femmes d’être reconnues comme des professionnelles compétentes sur le marché du travail». Un atout non négligeable dont elles pourraient avoir besoin en cas de pépin dans l’entreprise ou dans le couple (faillite, accident, divorce…), voire dans la perspective d’un changement d’orientation professionnelle.

«Ce titre leur donne une légitimité à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise», résume Diane Reinhard. Parce que femme de patron, c’est bel et bien un métier à part entière…

Fraîchement diplômées

Véronique Chavaillaz, 45 ans, CHC électricité télématique Sàrl, Avry (FR), 4 employés et un apprenti

Véronique Chavaillaz et son mari Christian sont à la tête de CHC électricité télématique Sàrl dans le canton de Fribourg.
Véronique Chavaillaz et son mari Christian sont à la tête de CHC électricité télématique Sàrl dans le canton de Fribourg.

«Depuis 2005, année de la création de notre société, je soulage mon mari en assumant la partie administrative – comptabilité, fiscalité, salaires, charges sociales, assurances… – que je maîtrise (j’ai fait un apprentissage d’employée de commerce dans une banque) et en faisant également en sorte que cela se passe bien à la maison. Comme cela, il peut s’investir totalement dans l’entreprise. Je suis vraiment fière de lui et de la réussite de notre affaire. Même si j’y contribue aussi bien sûr…

Aujourd’hui, je cumule deux postes à mi-temps, un au sein de notre entreprise familiale et un autre dans une fiduciaire. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. En fait, j’ai augmenté mon temps de travail au fur et à mesure que nos filles grandissaient. Elles ont maintenant 18 et 20 ans et sont donc pas mal indépendantes, ce qui me soulage un peu évidemment. Mon emploi du temps est certes chargé, mais guère plus que celui des autres mères qui ont un emploi et font donc comme moi des doubles journées.

Au cours du processus d’accompagnement visant à obtenir le brevet de spécialiste en gestion d’entreprise (elle figure dans la deuxième volée, ndlr), j’ai constaté que j’avais acquis plein de compétences, davantage que je ne le pensais.

Depuis, je sais un peu plus ce que je vaux et je me sens encore plus à ma place dans ce que je fais. Mais si je suis en théorie codirigeante de l’entreprise, dans la réalité du terrain, je reste quand même la femme du patron!»

Le regard de Christian, son mari
«Mon épouse est un élément important et essentiel. Elle me seconde pour tout ce qui concerne la partie administrative. Dans une entreprise comme la nôtre, on ne peut pas faire tout, tout seul!»

Anna Russo, 39 ans, Aleru Tondeuses automatiques, Bex (VD), trois employés

Anna Russo et son mari Alessio ont fondé une entreprise de robotique de jardin.
Anna Russo et son mari Alessio ont fondé une entreprise de robotique de jardin.


«On a fondé notre entreprise de robotique de jardin ensemble, mon mari et moi. C’était en 2007. A la base, il était horticulteur de métier et moi j’étais employée de commerce et formatrice d’adultes, une activité que j’exerce d’ailleurs toujours. Que l’entreprise soit à son nom, c’est un détail. Je ne me suis jamais sentie la femme de…, je n’ai pas besoin de cette reconnaissance, je me considère comme son associée, sa collaboratrice. On forme un binôme et on tire tous les deux à la même corde!

Mais c’est vrai qu’au cours (elle a fait partie de la première volée de spécialistes en gestion d’entreprise, ndlr), on m’a reproché de répéter toujours: mon époux, mon époux… On m’a même obligée à dire nous, et ce nous m’a aidée à sortir de l’ombre.

Durant cette formation, je me suis rendu compte, simplement en mettant des mots sur mes actes, que le travail que j’effectuais était plus important que je ne l’estimais jusqu’alors.

Ce brevet est une réelle valorisation de mes connaissances et, comme je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, il pourrait s’avérer utile le cas échéant…

Mon activité professionnelle se confond avec ma vie privée. Comme nous avons deux garçons, qui ont 16 et 14 ans, ça nécessite beaucoup d’organisation, que ce soit au bureau ou à la maison. Je ne suis pas une superwoman, juste une femme qui travaille et une maman. C’est clair que je ne compte pas mes heures, mais je peux m’organiser.»

L’avis d’Alessio, son mari
«Je ne suis pas son boss, nous dirigeons tous les deux l’entreprise. Nous avons des fonctions différentes, des domaines d’activité séparés, mais on est aussi importants l’un que l’autre.»

Madeleine Siffert, 43 ans, Actifisio Sàrl, Fribourg, onze employés

Madeleine et Christof Siffert dirigent une entreprise active dans le domaine de la santé à Fribourg.
Madeleine et Christof Siffert dirigent une entreprise active dans le domaine de la santé à Fribourg.

«J’ai épousé la profession de mon mari, mais en restant dans mon domaine de compétences. On a fondé notre centre en 2003, on en est les deux les patrons. Dès le début, on a senti la nécessité de définir très précisément qui faisait quoi. Parce que sinon on allait droit dans le mur! A lui donc l’opérationnel, la gestion des réseaux sociaux et les soins. Et à moi, les RH, la gestion, la planification, l’accueil, le site internet…

A côté de ce job à 100%, il y a la famille bien sûr, ma fille de 13 ans et mon garçon de 10. J’organise mon plein temps de manière à pouvoir rentrer à midi pour faire le repas et m’occuper d’eux avant de repartir travailler. C’est un planning très chargé, c’est pour cela qu’on s’accorde deux pauses annuelles, l’une en été et l’autre à Noël.

Le message qu’on essaie de faire passer aux enfants, c’est qu’on fait vraiment ce qu’on aime et que ce n’est ainsi pas une contrainte.

Et puis, on est fier d’avoir pérennisé quelque chose qui fait vivre du monde.

Depuis la création de notre société, j’ai accumulé plein d’expériences. Ça m’a donc paru important de les valoriser à travers cette formation de spécialiste en gestion d’entreprise par validation des acquis (elle fait partie de la deuxième volée, ndlr). D’autant que je me suis rendu compte que s’il arrivait quelque chose à mon mari ou que si nous décidions un jour de faire autre chose, mon petit CFC serait un peu maigre malgré toutes les compétences que j’ai acquises durant tout ce temps…

L’avis de Christof, son mari
«Moi, je gère l’opérationnel et elle l’administration. On travaille toute la journée ensemble, on échange, on partage, c’est une véritable collaboration… On a vraiment besoin l’un de l’autre pour que l’entreprise fonctionne.»

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer