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20 août 2012

Fenêtre sur lacs

Au fond du val Ferret, à deux pas de l’Italie et du Saint-Bernard, trois plans d’eau somptueux invitent à la méditation. Trois écrins à portée de souliers: deux petites heures de grimpette pour toucher au paradis.

Lac entouré de sommets enneigés
Les lacs de Fenêtre, trois plans d’eau qui culminent à 2500 mètres d’altitude.

Neuf heures du matin: une demi-lune est encore bien visible dans le ciel d’un bleu pourtant limpide, au-dessus du glacier de l’A Neuve. Passé La Fouly, voici déjà le hameau de Ferret, au fond du val du même nom.

A côté de Bagnes et d’Entremont, la plus discrète des trois vallées où coulent les Dranses et qui n’a guère fait parler d’elle ces dernières années que grâce à la légendaire «bête de Ferret», comme les médias l’avaient surnommée. Pour avoir eu l’honneur, entre 1995 et 1996, d’inaugurer un processus aujourd’hui banal: le retour du loup. Personne n’a oublié la longue traque de la bête, diligentée bruyamment par le tout aussi légendaire chef du service valaisan de la chasse, Narcisse Seppey.

Au vu des groupes dépassés, c’est plutôt la balade à mulets qui semble aujourd’hui le trend de l’été. Au lieu-dit les Ars, au bord de la rivière, voici bientôt un parking tout en herbes folles. A partir de là, seul le chanceux bordier sera autorisé à rouler des mécaniques. Pour tous les autres, c’est à pinces que la promenade se poursuit ou plutôt commence. En route vers une triple écrin de beauté fraîche et d’eau froide: les trois lacs de Fenêtre, où le dégel ne s’achève guère que début juillet.

Les plus 
courageux tentent 
une baignade 
dans les eaux 
glacées 
du premier lac.
Les plus 
courageux tentent 
une baignade 
dans les eaux 
glacées 
du premier lac.

Des découvertes en matière de botanique

D’abord une route d’alpage en pente relativement douce conduit au Plan-de-la-Chaux. Un «chemin des bergers» qui se veut didactique et vous égrène au fil de la marche quelques savantes précisions. D’ordre botanique par exemple. On appendra ou se rappellera avec profit que l’edelweiss est d’origine sibérienne, qu’il a immigré à travers toute l’Europe durant les périodes glaciaires. On se félicitera aussi du pouvoir antiseptique de la myrtille. La petite baie bleue est supposée «vaincre le bacille de la fièvre typhoïde en 24 heures». Tout indiquée donc contre la «dysenterie ou la diarrhée». Sur l’alpe, d’ailleurs, rien ne se perd, voyez la gentiane, fleur superbe, d’apparence inoffensive qui cache (la coquine!) «une racine amère aux propriétés apéritives et digestives».

Un concerto ininterrompu pour sonnailles et meuglements, qu’amplifie avec bonheur un léger écho, rythme la marche et annonce la présence de vaches de la race d’Hérens, encore invisibles. Le soleil n’a pas encore illuminé leur pâture: noir sur noir, l’ombre fait de l’ombre à l’ombre. Les voici soudain, les fameux bestiaux, qui se déplacent latéralement dans une pente vertigineuse. L’alpage déjà, est atteint, avec ses ventes de tommes et de séracs et «ses claires subordinations», comme indiqué près de la fontaine. Tout en haut le «procureur», nommé par les «consorts» et qui engage les bergers, fixe l’inalpe et a deux subordonnés immédiats: le fromager et le maître-berger. Le fromager «aide à traire en cas de nécessité», «prépare les repas», «fabrique la denrée» et «règne sur la cabane».

Il se voit lui-même secondé par le sayoeu, qui s’occupe «en priorité de la cave et sale le fromage», et le suportyoeu qui «nettoie l’écurie, brasse le purin et purine les pâturages» et se charge des travaux de la cabane. Le maître-berger, lui, règne sur l’écurie et le troupeau. C’est lui qui décide «des pâturages et de la bonne alternance des herbages». Sous ses ordres, le second berger, qui est son remplaçant, et le petit berger, «un jeune garçon qui fait le chien de garde».

Le panorama semble embellir à mesure que l’on progresse.
Le panorama semble embellir à mesure que l’on progresse.

C’est ici que les choses vraiment sérieuses commencent. Il reste un peu plus d’une heure de montée à effectuer sur un chemin de chèvres déjà nettement plus casse-pattes. Avec comme consolation, le panorama qui semble embellir à mesure que l’on progresse. Tout en bas le fond paisible et verdoyant du val Ferret et au loin, les terribles, somptueuses et très grandes Jorasses. Ça souffle de tous côtés dans la montée, ça pousse sur les bâtons, ça s’arrête, ça boit, ça transpire. Un homme pourtant, accompagné d’un chien, marche d’un pas bien plus vigoureux que les randonneurs. C’est Jérémie Darbellay, le garde-chasse et garde-pêche. Il explique que les lacs de Fenêtre comme la plupart des plans d’eau de montagne en Valais sont loués à des privés par le Service de la chasse et de la pêche: pas assez grands pour que la pêche soit ouverte au public. Les eaux de Fenêtre recèlent les espèces habituelles de truites et, de façon plus surprenante, l’ombre, «un poisson qu’on trouve plutôt en rivière normalement et qu’on a eu la surprise de voir frayer ici à l’état sauvage».

Un lieu qui incite à la contemplation

Le premier lac, le plus grand, apparaît enfin. Il ne reste plus qu’à contempler la majesté du lieu, à savourer sa sérénité. Les plus courageux tentent une baignade glacée. D’autres progressent encore quelques minutes pour atteindre le deuxième, puis le troisième lac. Les plus en mollets poursuivront leur cavalcade jusqu’au Saint-Bernard. On peut aussi tranquillement pique-niquer en chemin.

Au début de la randonnée, le Sentier des bergers permet de 
découvrir les particularités de la région, dont la flore.
Au début de la randonnée, le Sentier des bergers permet de 
découvrir les particularités de la région, dont la flore.

C’est le cas de Jérémie Darbellay, qui rejoint au bord de l’eau deux autres collègues gardes-chasse, l’un en congé, Philippe Dubois, l’autre à la retraite, Clément Burgener – tous amoureux du coin. Il y a là aussi, native de la vallée, Madeleine Troillet. Le val Ferret, le plus bel endroit du Valais? «Je ne suis pas d’accord, il y a tellement d’autres beaux coins par chez nous. Je ne suis pas d’accord… mais j’approuve». Clément prépare les saucisses et une platée de röstis qu’il touille magistralement... à la hache. Tout en disant son enthousiasme pour «ce lac vivant, avec des marécages, des bras de rivières, des espèces qui se reproduisent à l’état sauvage. Ce n’est pas juste un plan d’eau avec un mur autour, comme on en voit ailleurs.»

Avec trois gardes-chasse sous la main, comment ne pas poser la question du braconnage? «Ici, explique Jérémie Darbellay, il y a surtout des bouquetins qui ne se chassent pas.» Les trois compères signalent quand même, avec l’Italie à proximité, de l’autre côté du col, une forme de contrebande un peu particulière: des vaches de la race d’Hérens passées clandestinement pour être vendues à Aoste.

Une centaine de bouquetins en rut dans la montagne

On en revient vite aux bouquetins qui colonisent les lieux au printemps, puis disparaissent pour revenir en «automne en prévision du rut de décembre». Un sacré spectacle, selon Philippe Dubois. «Ils sont 100, 150, juste là-haut. Les mâles retroussent les lèvres, soufflent, crachent. Ce qu’on appelle le flehmen. Autrement dit l’attitude de certains mammifères – équidés, félins – consistant à utiliser leur organe de Jacobson, situé sous la surface intérieure du nez, pour détecter les phéromones des femelles en chaleur et s’assurer ainsi de leur fécondité. Mais c’est une autre histoire.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens