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28 juillet 2014

Fêter le 1er Août a-t-il vraiment un sens?

Notre fête nationale se basant sur une date fictive et non sur un fait historique avéré, ne devrait-on pas trouver un jour plus pertinent pour chanter la gloire de notre pays? Pas si l’on croit l’historien Dominique Dirlewanger... ainsi que nos lecteurs!

Vue d'avion sur le pré du Grütli
Festivités du 1er Août sur le pré du Grütli, ici en 2012, avec un drapeau suisse formé par une centaine d’enfants. (Photo: Keystone)

On le sait depuis belle lurette, la signature du Pacte fondateur de la Confédération par des représentants des trois cantons primitifs Uri, Schwytz et Nidwald n’a probablement pas eu lieu le 1er août 1291. Seule la mention initio augusto, soit début août, est indiquée sur le précieux document. Qui, selon certains historiens, serait en réalité un faux ou daterait plutôt du XIVe siècle.

La célébration du 1er Août se base donc sur un mythe, dont le caractère symbolique a suffisamment séduit les autorités fédérales de 1889 pour qu’elles décrètent le jour (arbitrairement fixé au 1er du mois) fête nationale. Alors que la plupart des pays glorifient des événements plus tangibles tels que, en grande majorité, la déclaration de leur indépendance (des Etats-Unis au Bénin, en passant par le Costa Rica), leur réunification (l’Allemagne) ou encore leurs premières élections démocratiques (l’Afrique du Sud), nous honorons donc une légende dont les prémices remontent au Moyen Age.

Ce qui constitue en soi une particularité suisse, puisque rares sont les fêtes nationales qui se réfèrent à une date antérieure au XVIIIe siècle. Certes, l’Ile de Man (dépendante de la Couronne britannique) célèbre chaque 5 juillet depuis 1417 le solstice d’été, selon le calendrier julien. L’Espagne honore quant à elle la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, tandis que le Portugal commémore la mort du poète Luís de Camões, survenue le 10 juin 1580.

Il n’empêche, pour en revenir à notre belle Helvétie, n’aurait-il pas été plus judicieux de fixer sa fête nationale à la fondation de l’Etat fédéral le 12 septembre 1848? Pas forcément: à en croire le sondage réalisé auprès de nos lecteurs, au-delà du plaisir de bénéficier d’un jour de congé, d’admirer des feux d’artifice ou de déguster un brunch à la ferme, le 1er août continue de représenter dans l’esprit des Suisses une date fondatrice de l’identité de leur pays.

Aucune raison donc de contester notre fête nationale...

«Très peu de gens se souviennent exactement de ce que l’on commémore.»

Portrait de Dominique Dirlewanger
Dominique Dirlewanger (Photo: Julien Goumaz)

Dominique Dirlewanger, historien, auteur de «Tell Me: la Suisse racontée autrement», répond aux questions de Migros Magazine.

Pourquoi la Suisse a-t-elle choisi comme fête nationale une date fictive qui tient davantage de la légende que du fait historique avéré?

Il existe plusieurs explications. L’une d’entre elles, c’est qu’en fixant la fête nationale au 1er août, le Conseil fédéral de 1889 désirait intégrer dans cette célébration les cantons qui s’étaient opposés en 1848 à la création de l’Etat fédéral, les fameux Waldstätten. Mais il faut savoir que ce n’est pas le propre de notre pays que d’avoir inventé, construit une tradition autour d’une date qui est devenue la fête nationale. Après tout, en France, le 14 juillet 1789 ne marque rien d’autre qu’une émeute urbaine qui a mal tourné. Quant à la date du 4 juillet 1776, jour de la déclaration d’indépendance américaine, elle était passée inaperçue auprès d’une grande majorité de la population de l’époque.

On a quand même l’impression que les autres pays se basent sur des événements plus concrets, ou tout au moins plus récents...

Mais c’était justement une volonté du Conseil fédéral que de remonter le plus loin possible dans le temps, de prétendre que la Suisse bénéficiait déjà de 600 ans de démocratie.

Quoi qu’il en soit, fêter un événement si ancien a-t-il encore un sens aujourd’hui?

Pourquoi pas? Même si très peu de gens se souviennent exactement de ce que l’on commémore – il y a un amalgame entre la signature du Pacte fondateur, le serment du Grütli et Guillaume Tell – il existe un sentiment d’appartenance et chacun peut donner le sens qu’il veut au 1er août. Dans les campagnes, on organise de grandes cérémonies auxquelles on essaie d’inviter des personnalités politiques cantonales. Par ailleurs, ce qu’on observe depuis une vingtaine d’années, depuis que la fête nationale est un jour férié, c’est qu’on fait davantage la fête le 31 juillet et qu’on dort le 1er août.

Aucune raison donc de changer la date de la fête nationale?

Tout est envisageable. Mais il faudrait vraiment un événement majeur, comme l’entrée de la Suisse dans l’Union européenne ou un conflit militaire pour changer le jour de la fête nationale. Et cela ne se ferait pas du jour au lendemain: il a fallu une cinquantaine d’années, et le discours du général Guisan au Grütli en 1940, pour que la date du 1er août s’ancre vraiment dans les esprits.

Texte: © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman