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10 avril 2017

Feu rouge? Les vélos passent quand même

Suite à un projet pilote mené dans le canton de Bâle-Ville, le Conseil fédéral envisage d’autoriser les cyclistes à tourner à droite à certains carrefours, quelle que soit la couleur du feu de signalisation.

Les pays du nord de l’Europe, comme ici à Copenhague, au Danemark, sont plus avancés en termes de promotion du vélo.

Griller un feu rouge pour tourner à droite à un carrefour? La pratique est déjà répandue chez les cyclistes helvètes. Sans pour autant être légale... pour le moment! En effet, le Conseil fédéral proposera cet automne un amendement aux règles de la circulation, ainsi que l’annonçait récemment la NZZ am Sonntag.

Scandaleux passe-droit? Augmentation garantie des accidents? Porte ouverte à des comportements encore plus dangereux des adeptes du vélo? Pas si l’on en croit l’expérience menée dans le canton de Bâle-Ville depuis plus de deux ans, sur douze carrefours soigneusement sélectionnés. Les autorités locales ont salué la bonne marche du projet.

Longtemps à la traîne derrière l’Europe du nord, la Suisse semble vouloir rattraper son retard en termes de promotion de la petite reine. Soucieuse de devenir la capital nationale du vélo, Berne a inauguré l’été dernier la première autoroute cyclable, un tronçon reliant la gare à la Wankdorfplatz entièrement réservé aux cyclistes. Plusieurs villes alémaniques participent également à un essai pilote mené par l’Office fédéral des routes (OFROU), afin de définir des itinéraires spécialement conçus pour les vélos.

Quid de la Romandie? Les mesures y sont beaucoup plus rares. Au classement 2014 des vingt-huit villes les plus cyclophiles, réalisé par Pro Vélo, les dix cités les mieux classées se situent outre- Sarine. Bienne arrive en 11e position, suivie par Neuchâtel (21e), Fribourg (24e), Lausanne (25e) et Genève (26e).

«En général, les cyclistes transgressent les règles pour des raisons de sécurité»

Patrick Rérat, professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne.

Laisser les vélos tourner à droite aux feux rouges: une bonne idée selon vous?

Oui. Même si cette mesure est relativement nouvelle en Suisse, elle a déjà fait ses preuves en France depuis le début des années 2010, et depuis plus longtemps encore en Allemagne et aux Pays-Bas. L’idée étant d’assurer une certaine rapidité, une certaine fluidité des trajets cyclistes, mais également d’améliorer la sécurité routière aux carrefours.

Une telle mesure ne risque-t-elle pas au contraire de causer davantage d’accidents?

Non. A Bâle, où l’expérience a déjà été menée, il n’y a eu à ma connaissance aucun accident observé. Idem pour les villes et les pays où la règle est déjà en vigueur. Lorsqu’on change le code de la route, on le fait avec précaution. Par ailleurs, le tourner-à-droite, comme on l’appelle, n’est pas généralisé à tous les carrefours: on étudie la situation au cas par cas et on ne sélectionne que les endroits qui s’y prêtent. Il faut également savoir que la plupart des cyclistes démarrent instinctivement plus tôt aux feux rouges, leur temps de réaction n’étant pas aussi rapide que celui des automobilistes.

Justement, ils prennent déjà suffisamment de libertés. Ne risque-t-on pas ainsi de valider des mauvais comportements?

Plusieurs études ont été réalisées pour comprendre pourquoi les cyclistes transgressent certaines règles, notamment au moyen de caméras GoPro: en général, ils agissent ainsi pour des raisons de sécurité. Pour eux, cela peut être dangereux de démarrer en même temps que les voitures. Bien sûr, certains se croient tout permis, mais les incivilités existent aussi chez les automobilistes et les piétons. Non, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que, pendant plus de cent ans, on a aménagé les villes pour les voitures. Les piétons ont été disciplinés et les zones piétonnes ont fait leur apparition dans les années 1970. De son côté, la pratique du vélo a augmenté: or, nos villes ne sont pas adaptées et les cyclistes ne sont pas suffisamment pris en compte dans l’aménagement des routes et des infrastructures.

La Suisse ne prend donc pas suffisamment soin de ses cyclistes…

Nous avons encore beaucoup de retard par rapport à l’Europe du nord, où la pratique du vélo dans les villes est beaucoup plus courante. Mais des mesures sont prises çà et là pour améliorer la situation.

Par exemple?

Je pense notamment à l’aménagement de bandes cyclables, voire de voies express régionales ou d’autoroutes à vélo, comme en ville de Berne. Mais ces infrastructures nécessitent un investissement et il est donc aussi intéressant de revoir quelques règles, comme celle du tourner-à-droite, ou encore d’offrir aux vélos la possibilité de rouler à contre-sens dans certaines rues, afin qu’ils échappent à la circulation ou au relief. De telles mesures sont peu coûteuses et prennent peu de place: l’installation d’un simple panneau suffit parfois. Les trajets des cyclistes deviennent ainsi plus rapides.

Pourquoi est-il si important finalement de fluidifier le trafic des vélos et de faciliter la tâche aux cyclistes?

Tout d’abord, il faut savoir que lorsqu’un cycliste roule à 20 km/h, qu’il s’arrête et redémarre, c’est comme si on lui demandait au niveau physique de parcourir 80 mètres de plus. S’il s’arrête six fois sur un tronçon d’un kilomètre par exemple, son trajet est rallongé de presque 500 mètres. Un arrêt en voiture ne demande quant à lui aucun effort supplémentaire. Par ailleurs, les vélos offrent une mobilité attrayante, tout en ne consommant aucune énergie fossile, n’émettant aucun gaz à effet de serre, et ne produisant quasiment pas de bruit. Nous avons donc tout intérêt à faciliter leur pratique en ville.

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman