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5 juin 2017

Bons baisers de la Guerre froide

Au-dessus de Saint-Maurice, dans les entrailles du fort de Dailly, l’Armée suisse a construit dans le plus grand secret des canons uniques au monde destinés à faire face au péril rouge. Ce bunker et ses reliques se visitent aujourd’hui comme des curiosités d’un autre temps.

Les tentacules de galeries du fort de Dailly s’enfoncent profondément dans la montagne.

Trente épingles à cheveux (chaque virage est dûment numéroté) et plus de 700 m de dénivelé séparent la localité de Lavey-les-Bains du village de Morcles. Encore quelques hectomètres de bitume et nous voilà arrivés à destination: le fort de Dailly, un vestige de la Guerre froide encore occupé partiellement par l’Ecole d’infrastructure et de quartier général 35. Difficile de ne pas penser aux films de James Bond - ceux avec Sean Connery et Roger Moore - au moment de pénétrer dans ce lieu classé autrefois «secret défense».

Rudolf Wüthrich (ancien officier de carrière des troupes de forteresse et vice-président de la Fondation historique de St-Maurice) montre patte blanche aux hommes de garde. Les barrières se lèvent pour nous laisser passer. Quelques recrues s’exercent sur la place d’armes.

Les soldats vont déserter cet emplacement à la fin de l’année et ce sont probablement des réfugiés qui les remplaceront»,

commente ce colonel à la retraite avec un petit pincement au cœur.

L’entrée béante du bunker invite à l’exploration. Un tentaculaire réseau de galeries, s’étendant sur une bonne douzaine de kilomètres, s’ouvre devant nous. Nous n’en sillonnerons que quatre, car la plus grande partie de ce dédale est toujours interdite aux civils. Le trousseau de clés, modèle Magnum, de notre guide ne sert de sésame que pour les quartiers autorisés et donc visitables.

Cet ouvrage renfermerait-il quelques secrets militaires? «Non, non, le dernier a été levé il y a deux ans, assure Rudolf Wüthrich. Il s’agissait d’un système de communication radio avec les ambassades suisses. Et un des émetteurs se trouvait justement à Dailly. Cet appareillage est d’ailleurs exposé dans notre petit musée.»

Caché sous une fausse cabane de bûcherons, ce canon unique au monde pouvait tirer plus de vingt obus à la minute.

Bunker avec vue sur l’Est

En avant, marche! Le bruit de nos pas résonne dans ces boyaux de pierre et de béton chichement éclairés. A l’intérieur de la montagne, la température oscille entre 10 et 12° C. L’air est saturé d’humidité, de l’eau suinte même parfois des parois, formant à certains endroits de fragiles stalactites de calcaire.

Les secteurs les plus anciens datent de 1892, année du démarrage de ce «kolossal» chantier. Les plus récents des années 1950, étape de la reconstruction de cette citadelle suite à l’explosion dévastatrice (dix ouvriers tués et destruction de la quasi-totalité du fort) de trois magasins de munitions.

Ça s’est passé le 28 mai 1946 et on ne connaît pas les causes exactes de ce terrible accident. Sans doute était-ce dû à un défaut de stockage...»

Suite à cet épisode tragique, la Commission de défense nationale avait voté de généreux crédits - plusieurs dizaines de millions de francs - pour retaper Dailly et en faire une forteresse moderne, dans laquelle une garnison de 615 hommes pouvait tenir trois mois en complète autonomie. A l’abri de cette casemate géante, des taupes en gris-vert ont ainsi attendu de pied ferme l’ennemi soviétique pendant près d’un demi-siècle. «La stratégie de l’Armée suisse, c’était la dissuasion!»

Halte dans une cavité servant de station supérieure au funiculaire Dailly-Savatan. Dans cette zone, le massif de Morcles ressemble davantage à un emmental qu’à un gruyère, puisque ces deux bastions forment ensemble, avec une vingtaine de kilomètres de tunnels souterrains, le plus grand complexe de fortifications reliées du pays.

Le Saint des Saints

Nous nous enfonçons toujours plus profondément dans la roche. Jusqu’à une lourde porte blindée qui dissimule un secret enfoui ici durant la Guerre froide: un canon tourelle de calibre 15, unique au monde (enfin, si l’on excepte son jumeau qui repose à quelques encablures de là). «Si je vous avais montré ce petit bijou à l’époque, on m’aurait fusillé (Rires)!» Il y avait un peu de parano dans l’air à cette période…

Tapis roulant et monte-charge pour la munition, atelier et poste de calculation ont été mis hors service en 1995, six ans après la chute du Mur. Le temps semble s’être arrêté depuis lors, comme si tout pouvait redémarrer demain. «Pur fantasme! Une telle arme nécessite trop d’entretien et trop de personnel, elle coûte trop cher. Et puis, il faut bien convenir que c’est une technologie dépassée, même si les ingénieurs de Thoune avaient réalisé un travail formidable.» Ce prototype était en effet capable de tirer 22 obus de plus de 40 kilos en moins d’une minute. Quand il était réglé sur cadence infernale bien sûr. Et avec sa portée de 24 km, il était possible d’atteindre Montreux, Sion, le col des Mosses ou encore Avoriaz. Les Russes n’avaient qu’à bien se tenir. Les habitants d’Ovronnaz aussi, eux que des artilleurs en exercice avaient pilonnés par erreur.

Delamuraz était furieux, d’autant qu’il avait appris la nouvelle au journal télévisé.»

Le fût de ce canon tourelle se trouve 50 mètres au-dessus de nos têtes, dans une petite clairière. Il est en partie dissimulé sous une cabane de bûcherons factice, qui pivote à 360°. Le second tube se cache un peu plus haut. Sa coupole à lui est maquillée en rocher. Un chamois broute paisiblement à l’orée du bois, nullement impressionné par toute cette science du camouflage.

Même s’il n’est plus classé «secret défense», le fort de Dailly ne se visite qu’accompagné.

Un avenir incertain

Poursuite de l'inspection. L’ancien officier instructeur nous pousse dans un premier ascenseur. Nous grimpons de 75 m. Dans un deuxième ensuite, pour un nouveau bond de 58 m. Atterrissage en douceur à la galerie Rossignol et visite au pas de charge d’une batterie 10,5, de deux postes de tir, d’une expo consacrée à l’explosion de 1946 et d’un musée de poche, au sein duquel trône entre autres le dernier secret de Dailly (voir plus haut). Demi-tour droite. Nous arpentons les mêmes couloirs sans fin qu’à l’aller. Rudolf Wüthrich se dit un peu inquiet quand on évoque l’avenir de cette relique de la Guerre froide. Surtout que la troupe s’en ira bientôt...

Impossible de condamner ce fort, notamment parce que ses galeries renferment des câbles qui fournissent le courant électrique au village de Morcles ainsi que des conduites qui alimentent en eau potable Savatan et une partie de la commune de Lavey.»

Et puis, si on le fermait, ce serait un pan de notre histoire qui disparaîtrait…

Réservations : Office du tourisme de Saint-Maurice. www.saint-maurice.ch

Texte: © Migros Magazine / Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Yannic Bartolozzi