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22 février 2016

Français: la bataille de l’orthographe a commencé

La réforme de l’orthographe dans les manuels scolaires français fait couler beaucoup d’encre. Faut-il simplifier la langue ou préserver son histoire? Sauver les circonflexes ou céder à la phonétique? Un débat qui risque de déborder en Suisse romande.

un élève réflechit en écrivant photo
La réforme de l’orthographe, qui sera mise en pratique à la rentrée scolaire en France, risque de faire des vagues en Suisse romande également.

Tempête dans un verre de mots: la France s’écharpe dans l’hémicycle et l’Académie tousse. En cause: la réforme de l’orthographe, élaborée en 1990 sous Mitterrand, qui sera mise en pratique dans les manuels scolaires de la rentrée 2016-2017. Une réforme qui risque fort de faire des vagues jusqu’en Suisse romande (lire ci-contre).

Ainsi, près de 2400 mots verront leur orthographe corrigée.

Mais le nénuphar pourra-t-il flotter sans son «ph»? La corolle, avec un seul «l», aura-t-elle la même élégance? Et le chariot sera-t-il plus efficace avec deux «r»?

Le trait d’union passera à la trappe (piquenique), les mots anglais seront francisés (un leadeur) et les accents vertement révisés.

C’est justement la suppression du circonflexe sur le «i» et sur le «u», dans certains cas, qui suscite le plus de résistance. Tiens, même qu’un mouvement de soutien #jesuiscirconflexe s’est constitué sur Twitter, montrant par là l’attachement des lettrés à «l’hirondelle de l’écriture», comme l’appelait Jules Renard.

Bien sûr, la langue n’est jamais figée, elle fluctue, varie, perd des lettres et acquiert des néologismes au fil du temps. Au XVIIe siècle, déjà, certains prônaient une orthographe phonétique. Mais aujourd’hui, la résistance semble plus grande. Comme si la crise identitaire des pays européens accentuait la crispation sur la langue.

Mais, au fond, le débat n’est-il pas dépassé? Les jeunes ont déjà réformé le langage. Entre raccourcis SMS et émoticônes, les règles d’orthographe ont depuis belle lurette passé aux oubliettes!

«Toucher à la langue, c’est toucher à l’intime, à l’identité des gens qui la parlent»

Jean Romain, écrivain-philosophe à Genève.

Que pensez-vous de cette polémique autour de l’orthographe?

Modifier l’orthographe suscite toujours des tollés, parce que toucher à la langue, c’est toucher à l’intime, à l’identité des gens qui la parlent. On est d’une langue comme on est d’une patrie. Bien sûr, une langue évolue d’elle-même, lentement. Il est impossible de l’immobiliser mais, dans le cas présent, il s’agit d’une évolution volontariste, brutale, issue d’un gouvernement qui veut faire table rase du passé. C’est une décision unilatérale du pouvoir politique, d’où le sentiment que l’héritage se dégrade.

Cette réforme va-t-elle concerner toute la francophonie, donc la Suisse romande?

Elle va passer par les manuels scolaires français. Et, par effet de contagion, également par le biais des correcteurs orthographiques des ordinateurs, la Suisse romande va certainement suivre cette simplification. Avec un temps de retard, cette réforme nous concernera aussi.

D’après vous, est-ce une réforme qui fait sens?

Absolument pas. C’est l’institutionnalisation du non-sens. Personne ne la veut ni ne la réclame. Une partie de la gauche française pense que ce sera plus simple pour certains élèves. Mais c’est penser à l’envers! C’est comme de dire que si vous n’arrivez pas à courir les 100 m, on mettra l’arrivée à 50 m. C’est comme de supprimer les notes, parce que les moyennes ne sont pas bonnes... Cette manière de faire qui consiste à supprimer les obstacles plutôt que d’apprendre à les surmonter est une erreur pédagogico- politique.

Pourquoi?

Parce qu’on prend le problème à l’envers! Oui, l’orthographe française est difficile, mais donnons à chaque enfant les moyens de se l’approprier. A mon avis, elle est là, la vraie égalité: il ne s’agit pas de rendre la langue accessible au plus grand nombre, mais de faire en sorte que tout le monde puisse acquérir l’orthographe. Depuis 1968, on ne veut plus intervenir pour ne pas brimer la spontanéité de l’élève. Mais c’est stupide! C’est parce qu’il y a des règles, un canevas prédéterminé, quelque chose de rigoureux que l’on peut exprimer au mieux sa subjectivité, et que l’on est libre. Si chacun parle la langue comme il veut, l’écrit à sa façon, comment pourrons-nous nous comprendre?

D’autant que ces nouvelles règles risquent de tout compliquer en ajoutant des exceptions...

Oui, plus personne ne saura quelle est la bonne orthographe. Les parents qui ont appris à écrire «événement» ne comprendront pas que leurs enfants peuvent écrire «évènement». De même, il faudra rajouter des trémas pour forcer la prononciation de certains mots, comme «gageüre»...On trafique ce qui devrait être historique!

Ne va-t-on pas perdre aussi l’origine des mots?

Bien sûr! D’autant que la langue est dépositaire de notre histoire, de notre mentalité. Les accents circonflexes signifient par exemple qu’un «s» s’est perdu dans l’évolution. On voit ainsi le lien entre «hôpital» et «hospitalier», entre «bête» et «bestial» et même entre «fenêtre», «défenestrer» et l’allemand «Fenster». Je vous assure que les élèves aiment beaucoup qu’on leur explique l’évolution de la langue.

Mais ces changements ne vont-ils pas faciliter la vie des écoliers?

Mais c’est un nivellement par le bas, comme tout ce qu’on fait depuis trente ans! On n’a pas arrêté de soustraire. Or, il faut élever le niveau, pas diminuer la difficulté. D’ailleurs, les cantons les plus atteints de réformites, comme Vaud et Genève, sont ceux qui obtiennent les moins bons résultats scolaires. Fribourg et Valais, moins touchés, s’en sortent mieux.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla