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14 mars 2016

«Il est plus facile de rester humble lorsque l’on est heureux»

Devenu l’un des comédiens français les plus populaires, François Cluzet a longtemps hérité des rôles dont d’autres ne voulaient pas. Depuis sa collaboration avec Guillaume Canet et surtout depuis «Intouchables», tout a changé pour cet artiste qui avoue avoir réalisé ses rêves d’enfant.

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Après quarante ans de carrière, François Cluzet savoure le succès que lui a apporté le film «Intouchables». (Photo: Getty Images)

Vous dites que vous êtes dans une période heureuse... Est-il alors plus simple d’accepter un film à petit budget comme ce Médecin de campagne?

En tant qu’acteurs, nous sommes dans les désirs des réalisateurs. Je ne sais pas me vendre, je ne fais pas de démarche pour travailler avec l’un(e) ou l’autre. Au bout de quarante ans d’expérience, j’ai la chance de choisir. Les premiers films ne me font pas peur. C’est le contact avec le metteur en scène, les partenaires, mais aussi le scénario qui me décident.

Et la confiance dans le metteur en scène, c’est important?

C’est essentiel. J’aime travailler en amont, pendant des semaines avec le metteur en scène et les autres acteurs. C’est durant cette période que je prends confiance, que l’on apprend à travailler ensemble. Et on arrive au tournage sans avoir plus besoin de se découvrir. Je n’impose pas cette manière de bosser, mais les gens sont souvent d’accord.

Pourquoi Thomas Lilti vous a-t-il choisi?

Il voulait un acteur populaire pour jouer un héros populaire. Après c’est une histoire d’envie, je crois. Je relativise toujours les compliments que l’on me fait. J’ai rapidement rencontré un succès critique, depuis que j’ai tourné avec Chabrol disons, mais il m’a fallu beaucoup plus de temps pour avoir un succès populaire important. Cela m’a rendu assez philosophe envers les louanges comme les critiques. A moins que ce ne soit mon âge.

Le cinéma constitue-t-il un bon médium pour parler des problèmes sociaux, comme ici la désertification des campagnes et l’abandon du milieu rural par le corps médical?

Il peut l’être, s’il n’oublie pas sa vraie fonction qui reste celle du divertissement, comme le rappelait Ingmar Bergman. Si vous ne ratez pas le romanesque, le récit dans ce qu’il a de plus noble, il peut y avoir une autre dimension. Il vaut mieux alors que les metteurs en scène parlent de ce qu’ils connaissent. Thomas Lilti est lui-même médecin, sa fiction reste très documentée.

Qu’est-ce que ça change d’être dirigé par quelqu’un connaissant à fond son sujet?

Forcément il m’a beaucoup aidé dans mes gestes professionnels. J’oubliais par exemple régulièrement de glisser le stéthoscope dans l’oreille. Que les détails soient crédibles, c’est très important. En plus, comme mon personnage, Thomas Lilti milite pour une médecine de l’écoute. Il fonctionne d’ailleurs comme cela avec les acteurs. Il prend le temps de les écouter.

La richesse humaine plutôt que le glamour d’un grand cabinet, cela vous ressemble assez, non?

Oui, je me sens assez proche des choix de mon personnage. En même temps, je ne voudrais pas paraître prétentieux en prétendant que l’humain c’est mon affaire. Je dirais simplement que j’ai beaucoup de chance dans ma vie. Aujourd’hui, je me sens heureux et il est temps que j’apprenne des autres. La vie est très courte. Le meilleur moyen de la réaliser c’est encore d’aimer et de réaliser ses rêves d’enfant. Et pour ceux qui n’ont pas cette chance, c’est à moi d’être tolérant et à l’écoute. Je me sens plus chanceux qu’exceptionnel. J’ai beaucoup jugé les gens mais j’ai appris la tolérance en vieillissant. On est émetteur et récepteur. Quand on juge, quand on dit du mal de l’autre, cela nous revient dans la figure. J’essaie de rester heureux tout en restant humble. La vie, c’est une histoire d’écoute. J’ai longtemps fait du théâtre en étant pas ou peu payé. Avec le succès, je gagne beaucoup mais l’argent ne me change pas. Il n’y a pas d’histoire de star. J’ai été élevé dans l’idée qu’un égale un.

Ces valeurs-là ne sont pas forcément les premières auxquelles on songe dans le milieu connu du cinéma pourtant…

Mais je ne fréquente pas ce milieu. Et je ne l’ai jamais vraiment fait. Pendant vingt ans, jusqu’au milieu des années 1990, je sortais tous les soirs picoler avec des nuitards, mais cela n’avait rien de mondain. Je voulais juste faire la fête, profiter. Et puis un jour, j’ai compris que c’est parce que je ne devenais pas une vedette comme d’autres de ma génération que je me perdais là-dedans. J’en ai eu marre de tout ça, j’ai tout arrêté et je me suis mis à bosser comme un fou. Et aujourd’hui que je suis connu, je ne vais pas dans les lieux à la mode ou dans les grandes réceptions, ça me casse les pieds. J’ai toujours le trac lorsque je croise des gens connus. Même s’ils m’apprécient. Disons que je suis corporatiste pour défendre le métier, mais pas les mondanités ou le star system dont je me fiche éperdument.

Cette distance avec le succès n’est-elle pas plus facile à assumer depuis l’immense déferlante d’Intouchables?

Mais oui vous avez raison. C’est toujours plus facile de prendre du recul vis-à-vis du succès lorsqu’on en a. Cela dit, si mon rêve d’enfant était d’être célèbre, c’était pour que l’on m’apprécie. Pour être aimé. Pas du tout pour me la jouer star. J’ai eu très tôt la reconnaissance critique. Celle du public est venue bien plus tard. Sans doute parce que je tournais surtout des films d’auteurs qui ne réalisaient pas des entrées très importantes. Pas mal de réalisateurs m’appréciaient, moins les producteurs. Plusieurs de mes meilleurs rôles m’ont échu parce que des acteurs plus «bankables» que moi les avaient refusés. Grâce à Intouchables, et sans doute également aux deux films avec Guillaume Canet (Ne le dis à personne et Les petits Mouchoirs, ndlr), on me les propose désormais en premier. De fait, il s’avère plus facile de rester humble lorsque l’on est heureux. Lorsque l’on est malheureux, on aimerait bien trouver qui est le responsable. Même lorsque, au fond, c’est soi-même.

Vous parlez en connaissance de cause?

Oui. J’ai mis longtemps à comprendre cela et à accepter cette idée que le bonheur dépendait avant tout de moi seul.

Dans une période heureuse, est-il simple d’aller chercher cette émotion dont vous dites qu’elle est la base de votre métier?

C’est intéressant comme question. Longtemps j’ai eu du mal dans ce métier et dans ma vie personnelle. Et je pensais que ce mal de vivre constituait la meilleure source de cette émotion. Qu’elle allait donc se tarir parce que j’allais mieux. A vrai dire, pas du tout.

Pourquoi?

Parce que je me vois acteur et non comédien. Apportant la vie et une vérité plutôt que mettant un masque et jouant un rôle. L’émotion est alors issue de qui on est vraiment. Elle est toujours là, elle remonte du vécu, de l’enfance. Je pense même désormais qu’un acteur joue mieux lorsqu’il a une certaine notoriété. Parce que sinon, il a davantage de choses à prouver et du coup il veut trop en faire. Or, c’est un métier où le volontariat ne fonctionne pas. C’est au contraire l’abandon qui donne le ton juste. Le seul conseil que je donne aux jeunes acteurs – car pour le reste, à chacun sa route: «Ne jouez pas, soyez aussi naturels que possible.» Mais c’est difficile lorsque l’on commence et que l’on a envie d’aller vers la performance.

François Cluzet, plus il joue, moins il joue?

Voilà. J’aime ramener le personnage à moi. M’en remettre à lui.

Et le travail? Vous faites partie de ces acteurs qui n’ont pas peur d’avouer que jouer leur demande beaucoup de boulot…

Je décortique chaque scène en amont. Je travaille des semaines avec mes partenaires et le metteur en scène. Et c’est toujours très payant. Cela me vient du théâtre où l’on répète pendant des mois avant le lever de rideau. Ainsi, même un partenaire qui n’a que deux répliques avec moi et qui me retrouve des semaines plus tard sur le plateau sait un peu qui je suis. Et moi de même. Ça apporte de la profondeur, de la pâte humaine et c’est toujours payant je crois. Dans le cinéma, beaucoup d’acteurs encore composent. Jouent un rôle. Comme au théâtre pour incarner un personnage de Molière qui, forcément, appartient à une époque où l’on parlait, où l’on évoluait différemment. Que nous demande-t-on, au fond? D’apporter de la vie dans un scénario. Faire vivre tel personnage. Amener de la sincérité, essayer de se concentrer pour se retrouver autant que possible dans une situation. Et voir comment le corps réagit. Si votre émotion est cérébrale, elle n’atteindra que l’intellect des spectateurs. Mais si elle organique, si elle provient du plexus, elle touchera les gens à l’intérieur, profondément. Une émotion n’est pas là pour dire «attention, vous voyez comme je suis triste». On s’en fout. Les gens doivent le prendre comme un coup de poing qui coupe la respiration. Et si vous y parvenez trois ou quatre fois dans le film, vous avez gagné.

Et avez-vous besoin de beaucoup de prises ou cela vient-il tout de suite?

Assez vite. Mais j’essaie aussi de m’adapter à mes partenaires. Avec ma préparation en amont, j’y vais immédiatement, à l’instinct. Et j’ai plutôt tendance à râler s’il faut recommencer vingt fois. Parfois je suis moi-même surpris, d’ailleurs. Dans «Un dernier pour la route», qui raconte l’histoire d’un alcoolique, il y avait une scène importante où je devais me lever en pleine nuit, ouvrir le frigo et descendre une bouteille de vin blanc. Au moment du tournage, j’avais l’impression de ne pas retrouver une émotion assez forte. Tant pis, me suis-je dit, elle sera comme elle sera. Les lumières s’éteignent, j’entends «moteur» et instantanément, je suis bouleversé par mon geste.

Vous aimez bien les personnages ridicules à force de névrose, comme dans «Les petits mouchoirs», aussi?

Ah oui, j’adore me moquer de moi-même. Jouer un mec ridicule me fait rentrer heureux à la maison.

«Il faut qu’un metteur en scène m’aime», avez-vous déclaré. Précisément parce que vous vous abandonnez?

Oui. Si je ne suis pas aimé, je n’y arrive pas. Le metteur en scène doit protéger ses acteurs. Et puis sinon je ne comprends pas pourquoi il m’a choisi, moi plutôt qu’un autre. Pourquoi il veut me filmer. La relation avec le réalisateur n’est pas commerciale. Je la vis à chaque fois comme affective, admirative, attentionnée. Evidemment, dans une longue carrière, il m’est arrivé que ça ne fonctionne pas. De tomber sur quelqu’un qui ne s’intéressait qu’à son film. Ca ne s’est jamais bien passé. Comme disent les frères Dardenne, «un bon film, c’est une poignée de main.» Ca se joue sur le respect, la confiance. Et je peux désormais me permettre de choisir aussi mes films en fonction de mes partenaires.

La maladie, la fin de vie, cela vous préoccupe?

Nous sommes tous concernés, non? Thomas Lilti m’a précisé que 80% des gens mouraient à l’hôpital en France. La plupart préféreraient mourir chez eux, entourés des leurs.

Avez-vous atteint une certaine sérénité?

Je le crois. Je me sens comblé et je reste émerveillé de ce qui m’arrive. Mais cela me donne envie de m’intéresser encore davantage aux autres, de rester curieux. Et puis, en tant que Parisien ayant toujours vécu à Paris, je commence à ressentir le besoin de nature. M’allonger dans l’herbe et regarder les étoiles. Le prochain film que je fais se tourne durant deux mois en pleine forêt de Sologne. Et je l’ai en partie accepté pour ça. Par envie de me retrouver au milieu des bois. Maintenant j’ai la chance de pouvoir choisir mes films, ils sont fixés des mois à l’avance. Je peux m’éloigner de Paris et me mettre au vert.

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

*«Médecin de campagne», de Thomas Lilti, avec François Cluzet et Marianne Denicourt. Sortie le 23 mars sur les écrans romands.

Auteur: Pierre Léderrey