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22 mai 2017

Croire en deux

Deux est un chiffre en nombre. Dictature mathématique. Invasion romaine. Deux est partout. Deux est grand. Et pour survivre, il faut croire en deux. Une religion normative qui érige l’art du binôme en douce contrainte.

Fred Valet
Fred Valet, journaliste, auteur et chroniqueur

Genoux, poumons, pupilles, tétons, tympans, mains, reins, Twix, Converse, mariage. La réussite est un effet Kiss Cool immuable qui nous intime de mettre les bouchées doubles. Même les shampoings sont deux-en-un. On veut du rab! Et ça se planque dans nos choix comme sous nos draps. S’il faut de tout pour faire un monde, il faut être deux pour faire un môme (pas toujours, je sais, calmez-vous).

On rêve d’un deuxième orgasme, d’un deuxième verre, d’une deuxième chance, d’un deuxième sucre, d’un deuxième enfant, d’un deuxième tour de manège, d’un deuxième tour sans Marine. Le premier compte pour du beurre. Rien ne se crée sans croquis. J’essaie encore une fois, allez! L’unité ne fait plus vendre. Comme s’il fallait confirmer, valider, contrôler.

On voit double pour se rassurer que rien n’est unique ou définitif.

Une série sans deuxième saison est un échec. Un président de la République sans Première dame, c’est du pouvoir sans numéro complémentaire. Et puis, Macron n’était pas mon premier choix, tu sais. La vie est un tremblement de terre. On attend l’inexorable réplique. Deux est un chiffre qui nous suit comme une ombre. On espère que la doublure sera plus grande, plus belle, moins douloureuse. On redoute les jumeaux et la double imposition.

Tous les matins, Progéniture se met en colonne par deux. Le soir, elle veut encore une histoire, encore un dessert, encore un câlin. Il faut dire que les gamins sont les rois de la redite. Joujou, doudou, chouchou, bébé, pousse-pousse, papa, caca, tata, dodo, pan pan cul-cul. A dada sur les clichés! Progéniture, elle, a deux familles, deux maisons, deux vies.

Miroir d’un quotidien à double tranchant. Il faut s’y faire. Deux est grand qu’on vous dit. Sauf que rien, ô rien, ne surpassera le sentiment qui s’invite violemment dans nos artères quand survient l’irrémédiable rebondissement paternel: «Tu sais, mon deuxième papa, il s’appelle George.»

Tempérer, respirer, relativiser, avaler les grossièretés. S’aimer profondément dans la peau du croquis. Et tendre l’autre joue plutôt qu’envisager le duel.

Auteur: Fred Valet