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27 juin 2016

Génération Y: des stéréotypes aussi vieux que la jeunesse elle-même

On la dit individualiste, désengagée, désabusée par rapport au monde du travail. Une vaste enquête internationale démontre au contraire que les 20-34 ans sont bien plus terre-à-terre et traditionalistes qu’il n’y paraît.

Grégory Lupo, 29 ans, électricien à Ovronnaz (VS).

On a tout dit sur la génération Y. Surtout le pire. Elle serait instable, individualiste, peu impliquée dans son travail, irrespectueuse de l’autorité, sans illusions ni attachement à l’entreprise. Du moins à en croire l’abondante littérature managériale qui lui est consacrée. Désengagés, désabusés, ces jeunes actifs qui, d’ici à 2020, représenteront plus du tiers de la main-d’œuvre mondiale? Une nouvelle étude , intitulée Génération Y et carrières: vision à l'horizon 2020, bat en brèche ce cliché. Selon cette enquête internationale, menée auprès de plus de 19 000 personnes âgées de 20 à 34 ans par le spécialiste du recrutement Manpower, les aspirations des Y – dits la génération du millénaire ou «mil­lennials» – se révèlent plus terre-à-terre qu’on a envie de le croire.

En Suisse, 89% des Y interrogés citent ainsi le salaire comme leur priorité première. Les «millennials» plébiscitent également la sécurité de l’emploi (85%) et trois quarts d’entre eux travaillent à temps plein afin de maintenir leur niveau de vie. Et ce, devant d’autres aspirations, comme l’intérêt du travail, qu’on prétend caractéristique de leur état d’esprit. Mieux: si quatre personnes sur cinq prévoient de faire des pauses de longue durée dans leur vie professionnelle, on constate que les femmes prévoient de consacrer ces hiatus à l’éducation de leurs futurs enfants, à leurs parents ou à leur partenaire. Ces résultats n’étonnent guère le sociologue François Hoepflinger, ancien professeur à l’Université de Zurich:

L’incertitude économique donne une génération assez pragmatique et traditionaliste.

Dans de nombreux pays, les réseaux de solidarité familiale ou amicale gagnent en importance en réaction à la précarisation du marché du travail.» Un avis partagé par Jean Pralong, professeur de gestion de ressources humaines à Neoma Business School, école de commerce française. «Les contraintes financières basiques vous poussent au conformisme, dit-il. Quand vous savez qu’après vos études vous allez passer des mois voire des années sous contrat à durée déterminée, votre objectif n’est pas du tout d’être indiscipliné.»

Le salaire et les avantages en nature

Giulia Montone, 21 ans, étudiante en pédagogie spécialisée à Lausanne, appartient à la génération Y. Elle ne se retrouve pas dans le cliché qu’on colle à cette dernière. Depuis qu’elle a commencé le gymnase, la jeune femme travaille à côté de ses cours pour gagner son argent de poche, mais ne s’est jamais dit: «C’est juste un boulot.» D’ici trois ans, elle se mettra en quête d’une place de travail. Et espère y rester «durant dix ou vingt ans, confie-t-elle. C’est chouette de pouvoir évoluer avec l’entreprise et construire une relation avec ses collègues. Changer régulièrement de place implique de tout recommencer à chaque fois. Une fois que j’aurai trouvé ma place, j’aurai envie de me poser.»

Conseillère en personnel chez Manpower Genève depuis dix-sept ans, Patricia Pequignot accompagne quotidiennement des demandeurs d’emploi âgés de 20 à 30 ans. Et les termes utilisés habituellement pour décrire les Y ne reflètent pas les traits de caractère qu’elle a pu observer chez eux. «Ils ont de la motivation, de l’ambition, explique-t-elle. En aucun cas ils ne sont moins impliqués dans le travail que les personnes des générations précédentes. Mais ils ne se projettent pas sur le long terme, car ils sont conscients que sur le marché du travail actuel, les contrats sont de plus en plus souvent à durée déterminée.» Lors des entretiens en vue d’une recherche d’emploi, note Patricia Pequignot, les Y s’intéressent prioritairement au salaire et aux avantages «en nature» du poste comme les vacances.

«On attribue souvent aux Y de privilégier l’équilibre entre vie professionnelle et loisirs, commente Adrian Bangerter, professeur de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel. Mais il est très difficile de dire si cette caractéristique est un effet de génération ou si elle est due à notre époque.

Certes, les jeunes sont sceptiques par rapport au monde du travail, mais les personnes de 55 ans aussi.»

Si leur hyper-connectivité – premier stéréotype qui vient à l’esprit lorsqu’on pense génération Y – est un fait, elle doit toutefois être mise en perspective, estime Fabrice Plomb, de l’Université de Fribourg (lire l’interview ci-contre). Car cette attitude ne serait, pour les sociologues et anthropologues, qu’une manière parmi d’autres de compenser la difficulté du monde du travail et des conditions du marché.

Concept marketing

En 2009 déjà, Jean Pralong avait comparé les aspirations des Y avec celles d’autres générations et obtenu des réponses très semblables. Ce qui lui fait penser que les «millennials» tels qu’on les décrit habituellement ne sont pas une réalité sociologique, mais correspondent à un concept élaboré par les professionnels du marketing qui «confondent une génération dans son ensemble avec les jeunes cadres urbains qu’on a sous le nez lorsqu’on évolue dans le milieu de la publicité». «Le Y typique, c’est Gaston Lagaffe, poursuit le professeur français. Insupportable pour son chef, car incontrôlable, souvent contre-productif bien que parfois très impliqué dans son travail, technophile et un peu écolo. Sauf que… ce personnage a été créé dans les années 1950! Les stéréotypes sur la jeunesse sont presque aussi vieux que la jeunesse elle-même. A chaque époque, on a trouvé un terme pour s’étonner de ses comportements et expliquer qu’elle est ingérable, paresseuse, versatile: les «zazous» dans les années 1930, la «bof» génération dans les années 1980, etc.»

Pour le professeur Adrian Bangerter, l’image que l’on colle aux Y serait «très exagérée».

On prétend que cette génération va déferler sur les entreprises avec des attentes nouvelles et qu’il faut adapter le monde du travail sous peine d’énormes conflits,

affirme-t-il. Mais les entreprises devraient plutôt investir leurs ressources pour trouver des modes de travail adaptés aux seniors. Car le vieillissement de la population est une vague qui va vraiment déferler sur elles. La génération Y, c’est un faux problème.»

«Quand on est heureux, on est plus performant»

Amateur de sports extrêmes, Grégory Lupo, 29 ans, électricien à Ovronnaz (VS), estime que chaque génération connaît des problèmes qui lui sont propres.

«Je ne crois pas que la vie était plus simple à l’époque de nos parents, car chaque génération a son lot de problèmes à gérer. Eux avaient des soucis que nous n’avons plus maintenant. Peut-être que pour eux, c’était plus compliqué de changer d’emploi. Mais le monde du travail a beaucoup changé. Moi, depuis le début de ma vie professionnelle, j’ai toujours pu décider de mon parcours et choisir ce qui me plaisait. On n’est plus dans le même état d’esprit.

Depuis que j’ai obtenu mon CFC, j’ai travaillé dans quatre entreprises successives. Actuellement, j’ai un contrat temporaire, mais il n’est pas impossible que cet engagement débouche sur un emploi fixe. Pour moi, il n’y a pas vraiment de différence entre les deux. L’avenir ne me préoccupe pas. Jusqu’à présent, je n’ai jamais eu de problème pour trouver du boulot, alors je me dis que je m’adapterai. (Rires) Je suis bien conscient que la vie en Suisse a un coût et qu’on ne peut pas vraiment se permettre de ne pas trop bosser.

Quand je recherche un emploi, je regarde donc en premier lieu le salaire, mais aussi le type de travail qu’on va me demander de faire. Car c’est ça, et aussi la bonne ambiance entre collègues et avec les chefs, qui fera ensuite que je resterai dans l’entreprise. Je veux aussi un emploi à plein temps, du moins pour l’instant. Il faut construire sa vie, et aussi mettre des sous de côté pour pouvoir payer nos loisirs. Le plus important, pour moi, c’est de profiter de la vie à côté du travail. Les loisirs, les voyages, tout ce qui peut nous amener à nous sentir bien et heureux. Car si on est heureux dans la vie, on sera plus performant dans notre travail aussi, c’est sûr. Et on ne peut pas attendre la retraite, car on n’est pas sûr d’y arriver... on ne sait même pas comment ça se passera.»

«On a un million d’options»

Inès Hamrouni de Bienne (BE), 28 ans, recherche actuellement un emploi dans le domaine de l’événementiel.

«Comment je vois ma génération? Un peu paumée, découragée. On nous en demande toujours plus. Je connais des jeunes en formation qui essaient de mixer plusieurs domaines d’études, car ils ont l’impression qu’il faut tout savoir. Du coup, ils ne savent plus où aller. L’ère informatique a un gros ­impact sur ma génération: avec internet, on nous a donné un outil sans limites qui démultiplie les possibilités qui nous sont offertes. On a un million d’options! Trop de choix tue le choix: on perd du temps, on s’embrouille.

Dans le travail, je suis très fidèle et loyale. Je n’appartiens pas à l’entreprise, mais je respecte mes engagements et les délais. Je pars du principe que c’est donnant-donnant: si je fais du bon travail, d’autres choses suivront, comme le salaire, la reconnaissance, etc. Je me donne corps et âme à mon travail, alors j’espère une contrepartie.

Le salaire n’est pas ma motivation première, même s’il faut qu’il me permette de vivre. J’aime bien avoir aussi des économies, au cas où. Mais ma priorité, c’est la finalité de mon travail. J’ai aussi besoin de savoir que dans la journée ou la semaine, j’ai le temps de faire quelque chose rien que pour moi. Ouvrir la fenêtre, prendre un peu l’air, c’est naturel et sain. C’est hyper-important pour mon équilibre, ça évacue le stress quotidien et permet d’être d’autant plus efficace le lendemain au travail.

Je sais que je ne suis pas ­indispensable à l’entreprise. Il y a aura toujours quelqu’un capable de me remplacer. Par contre, ma vie, personne d’autre ne peut la mener à ma place. Je veux donc profiter de réaliser au moins un quart de mes rêves. Il y a quatre ans, j’ai ainsi tout quitté pour voyager sans savoir si je retrouverai un travail ensuite. A mon retour, j’avais une énergie plus forte, plus positive. D’ailleurs, je n’exclus pas de repartir bientôt.»

«La stabilité, c’est essentiel»

Cédric Perrin de Savigny (VD), 32 ans, opérateur dans l’industrie pharmaceutique, a trouvé un emploi qui correspond à ses attentes.

«L’image qu’on donne de la génération Y ne me correspond pas du tout. Moi, je me suis toujours impliqué un maximum dans les diverses entreprises où j’ai travaillé, que ce soit sur une courte ou une longue durée. J’ai toujours parlé en bien de la société, je m’y suis senti à l’aise. Je suis parti simplement par besoin de changement, car il me fallait de nouveaux défis.

Le poste que j’occupe actuellement correspond exactement à ce que j’attendais. Je m’y sens bien, j’ai du plaisir à aller travailler, mes collègues sont agréables. C’est important. Même si, quoi qu’on en dise, le salaire reste une priorité pour pouvoir subvenir à ses besoins et ne pas se sentir limité financièrement.

Beaucoup de gens recherchent la sécurité de l’emploi, car elle est de plus en plus rare. La stabilité, c’est essentiel. Un job fixe vous ouvre beaucoup de portes et vous facilite la vie quand il faut trouver un appartement, obtenir un leasing pour une voiture, etc. Et aussi pour éviter de vivre dans le doute. Même si, dans le fond, on n’est jamais à l’abri de perdre son travail. Si, dans deux mois, on me dit que je dois quitter l’entreprise, ce serait un coup dur.

L’avenir m’inquiète un peu, alors j’essaie de mettre un peu de côté, j’évite d’acheter des choses dont je n’ai pas vraiment besoin, tout en faisant le maximum pour me faire plaisir. Après tout, on est dans ce monde pour profiter de la vie.

Dans mon entourage, je vois des personnes de mon âge posées, qui savent où elles vont et ont la tête sur les épaules. Mais la génération qui suit la nôtre, les tout jeunes, me fait parfois peur. J’ai l’impression qu’elle n’a pas la même conscience professionnelle.»

Texte: © Migros Magazine | Eva Grau

Auteur: Eva Grau

Photographe: François Wavre/Lundi13