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30 septembre 2013

«Genesis», éloge de la Terre

Il a passé huit ans à sillonner la planète à la recherche de ses paradis intacts. Au Musée de l’Elysée, à Lausanne, le photographe brésilien Sebastião Salgado livre «Genesis», une expo titanesque en forme d’hymne à une Terre sublime mais fragile. Pour Migros Magazine, il commente quatre de ses images.

Des pingouins en file indienne se laissent tomber à l'eau le long de la pente d'un iceberg
Manchots sur un iceberg entre les îles Zavodovski et Visokoi, 2009. «On pourrait appeler «les îles de la fin du monde». Il faut 10 à 12 jours de navigation pour les atteindre. Les pingouins vont chasser pour nourrir leurs petits. Ils nagent à la perfection.»

Il vous tend la main et vous lance un «Salut!» comme le feraient de vieux potes qui se retrouvent autour d’un verre. Dans la cafétéria du Musée de l’Elysée à Lausanne, une petite table attend le photographe en cette après-midi pluvieuse. Sebastião Salgado est venu présenter Genesis, une exposition itinérante qui plonge le visiteur au cœur d’une nature sauvage, vierge de l’empreinte des sociétés modernes, dont la somme est réunie dans un livre sublime et monumental.

Le phtographe dans la salle d'exposition avec ses clichés en arrière plan.
Extrêment touché par la beauté fragile de la nature, le photographe souhaite à son tour nous interpeller.

Entre un «tu vois» et un «écoute», le célèbre photographe brésilien n’a de cesse d’expliquer et de raconter dans un français coloré d’accent portugais ce qui l’a poussé à se lancer dans cette aventure homérique. Après La Main de l’homme et Exodes où il s’est attelé à montrer la disparition du travail manuel dans le monde et les ravages des migrations de masse, le Brésilien de 69 ans s’est tourné vers la nature. Pour en montrer la beauté et appeler les Hommes à mieux la préserver.

Un projet titanesque que cet ex-ingénieur agronome a mis huit ans à réaliser au rythme de 32 voyages qui l’ont conduit dans les endroits les plus reculés de la planète, des Galápagos à l’Ethiopie en passant par Madagascar, le désert du Kalahari, la Papouasie, la Sibérie ou encore la forêt amazonienne.

Merveilles de la nature saisies en noir et blanc

Colonies de manchots à la pointe nord de la péninsule antarctique, forêt de baobabs à Madagascar, femmes de la tribu Zo’é au Brésil en train de se peindre le corps, iguanes, éléphants, crocodiles ont été figés entre ombre et lumière, dans ce noir et blanc très esthétique qui a fait la réputation du photographe. Souvent réalisées dans des conditions extrêmes, les images de Genesis résonnent comme un hymne à un paradis en péril. Là, où tout a commencé.

Eléphant d’Afrique. En Zambie, parc national de Kafue, 2010.

Eléphant d’Afrique pris en contre-jour
L'éléphant juste après l'attaque.

«J’ai pris cette photo juste après que cet éléphant nous a attaqués. Nous étions dans le parc national de Kafue, en Zambie. Les éléphants sont traqués par les braconniers
et quand ils voient une voiture, ils chargent aussitôt. C’est leur manière de se défendre contre ceux qui veulent les tuer. Dès que le chauffeur a vu l’éléphant, il a reculé sur 400 mètres. L’éléphant a chargé jusqu’à ce qu’il comprenne que nous abandonnions son territoire. La photo montre l’instant où il se retire dans la poussière. J’ai eu la chance de le saisir dans cette magnifique lumière oblique de milieu
d’après-midi.»

Amazonie et Pantanal. Femmes du village zo’é de Towari Ypy, Etat de Pará, Brésil, 2009.

Les femmes se préparent dans une pièce faite de grands feuillages.
Une maison toute en feuilles

«Quand je leur ai dit que je voulais les photographier, ces femmes indiennes m’ont dit: «Attends, il faut qu’on s’habille.» Chez elles, cela signifie se peindre la peau avec
un fruit rouge appelé urucum au Brésil et roucou chez nous. On les voit en train de se préparer dans une maison. Je suis resté deux mois dans cette tribu qui compte 278 membres répartis entre huit villages. Là, on vit au paradis. Eux, quand ils nous voient, se moquent de nous parce que nous sommes habillés. Ils trouvent que nous sentons mauvais, car on transpire et on ne se lave qu’une fois par jour alors qu’ils le font cinq ou six fois. Ils n’ont pas de maladies et sont d’une pureté incroyable.»

Aux confins du sud. Iceberg entre l’île Paulet et les îles Shetland du sud dans la mer de Weddell. Péninsule Antarctique, 2005.

Un iceberg formant une arche et à l'aspect très sculptural.
Un iceberg très imposant.

«J’étais à bord de la «Tara», une goélette mythique de 36 mètres de long, destinée à la fois à l’exploration et à la défense de l’environnement, et je venais de sortir de sortir de la mer de Wedell en Antarctique, là où le célèbre explorateur Ernest Shackleton a vu son bateau exploser après avoir été pris dans les glaces. Et là, tout à coup, je vois cet iceberg colossal, grand comme 5 ou 6 pâtés de maisons. J’ai eu la chance de le trouver sculpté comme un château, mais regarde bien, ce qui est intéressant, ce sont les diverses lignes de flottaison: chaque fois que cet iceberg casse, il prend une autre position, moi je l’ai vu avec cette grande porte et cette tour...»

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Loan Nguyen, Sebastiao Salgado/Amazonas images