Archives
16 novembre 2013

Gilbert Lagrue: «Bien vieillir, c’est un état d’esprit»

Auteur d’un récent ouvrage intitulé «Bien vieillir, c’est possible, je l’ai fait», le professeur Gilbert Lagrue est un vieux qui a su rester jeune. Son secret: l’adoption depuis belle lurette d’une hygiène de vie quasi irréprochable.

Gilbert Lagrue
L’un des secrets de longévité de Gilbert Lagrue: pratiquer une activité physique chaque jour.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre sur le bien vieillir à passé 90 ans?

L’idée en est venue d’une conversation avec l’un de mes collègues, le psychiatre Christophe André, qui m’a dit que j’étais le mieux placé pour écrire un tel livre. Ahahah!

C’est quoi bien vieillir?

C’est gagner des années de vie en bonne santé, c’est rester autonome et garder ses fonctions cognitives. En bonne santé, ça ne veut pas dire indemne de tous problèmes. Avec l’âge, des pathologies et des infirmités apparaissent forcément. La médecine et la chirurgie modernes permettent de régler un certain nombre de ces inconvénients. Moi, j’ai eu une coxarthrose de la hanche et une arthrose du genou – c’est extrêmement invalidant, je ne pouvais pratiquement plus marcher – eh bien, grâce à des prothèses, j’ai repris une mobilité totalement normale.

Mais nous ne sommes pas tous égaux devant le vieillissement!

C’est vrai, il y a la génétique, il y a une prédisposition à vivre plus vieux. Des recherches sur des vrais jumeaux, des monozygotes, ont montré que la part de l’hérédité dans le vieillissement était réelle, mais qu’elle était seulement de 30%. Les 70% restants, c’est notre mode de vie, donc des éléments que nous pouvons parfaitement dominer.

Il y a quand même le facteur chance: vous auriez pu être victime d’un accident à 20 ans ou mourir d’un cancer à 45 ans…

J’ai vécu dans l’Europe en guerre. Beaucoup de jeunes de ma génération sont morts évidemment. J’y ai échappé par chance. De même, mais ça c’est génétique en partie, il y a des cancers dont on ne connaît pas les facteurs de risque et qui sont absolument incontrôlables. Oui, les accidents de la vie sont inévitables…

Quelles sont vos recettes miracles pour vieillir en bonne santé?

Une bonne hygiène de vie que j’ai adoptée il y a bien longtemps et qui est la conséquence de mon travail et de mes recherches. J’ai appliqué à moi-même ce que je préconisais à mes patients, à savoir une activité physique régulière et modérée, une alimentation équilibrée, pauvre en sel, en sucre et en graisse, pas de tabac, peu d’alcool. Ce ne sont pas des préceptes que j’ai inventés, mais j’ai eu la chance de les suivre très tôt.

Adopter en quelque sorte une vie d’ascète. Pas très joyeux comme programme!

Je vis bien, je ne me prive pas, mon existence n’est pas du tout triste, bien au contraire. On peut avoir des plaisirs autres que de faire la fête et de prendre une cuite. Et puis, quand j’ai un repas familial ou amical, je ne suis pas ces préceptes à la lettre bien entendu, j’aime bien la bonne chère moi aussi. Je prends, par exemple, un demi-verre de porto tous les soirs, mais pas plus.

Gilbert Lagrue au sujet de la cigarette électronique et de l'hygiène de vie pour bien vieillir. (Source: Youtube/radiortl)

Vous avez commencé très tôt à suivre ces préceptes. N’est-ce pas pour cela que vous êtes encore en aussi bonne forme à plus de 90 ans?

Si on suit ces conseils hygiéno-diététiques très tôt, on évite la plupart du temps les problèmes de santé – élévation de la glycémie, du cholestérol, de la tension artérielle – qui accélèrent le vieillissement. Mais l’expérience montre qu’il n’est jamais trop tard pour agir…

Même en EMS?

Oui. Dans les maisons de retraite, où il y a des sujets très âgés, la mise en place d’une activité physique adaptée, par exemple, apporte un bénéfice en améliorant les capacités physiques et en diminuant, par conséquent, les risques de chutes.

Etre acteur de sa propre santé, facile à dire, mais plus difficile à réaliser, non?

C’est très difficile de changer un comportement. Quand on est jeune, un plaisir immédiat est plus important qu’un risque lointain. Mais au fur et à mesure que l’on vieillit et que le risque se rapproche, on commence à se motiver à changer. Bon, il est plus difficile d’arrêter le tabac que de se mettre à une activité physique. Parce qu’on ne perd rien en faisant du sport, au contraire on va gagner quelque chose.

Vous avez eu l’avantage de grandir dans un environnement sain, avec des parents qui étaient sportifs et ne fumaient pas…

Mon père faisait du sport et m’en a fait faire. J’y ai pris goût et je continue encore maintenant à avoir une activité physique relativement importante tous les jours. Les habitudes que l’on acquiert pendant l’enfance sont celles que l’on garde toute notre vie.

Nous n’avons pas encore parlé du cerveau. Pourtant, tout comme le corps, il mérite d’être entretenu!

Nos neurones établissent entre eux des connexions qu’on appelle les synapses. Et si on fait travailler le cerveau, il développe ces connexions et conserve un bon fonctionnement. En fait, le cerveau ne s’use que si on ne s’en sert pas! D’où l’importance de s’adonner à des activités intellectuelles comme la lecture, les mots croisés, tout ce qu’on veut.

Les relations sociales ne sont-elles pas, elles aussi, essentielles à un bon vieillissement du cerveau?

Effectivement. On s’est aperçu qu’il était bon de stimuler le cerveau par des interactions avec les humains qui nous entourent. Il ne faut pas rester isolé à la retraite, il faut aller dans des clubs de personnes âgées, il faut s’investir dans des associations, etc. Et enfin, comme nous l’apprend le dernier livre de Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme, si on s’occupe des autres, si on reste utile dans la société, eh bien, c’est aussi tout bénéfice pour le vieillissement du cerveau.

Pour Gilbert Lagrue, le cerveau ne s’use que si on ne s’en sert pas!
Pour Gilbert Lagrue, le cerveau ne s’use que si on ne s’en sert pas!

«L’on devient vieux, écrivez-vous, lorsque les regrets du passé, l’amertume et la nostalgie ont remplacé l’espoir et les projets.» Bien vieillir, c’est donc également un état d’esprit?

Bien sûr que c’est un état d’esprit! Les gens pessimistes, les gens qui ruminent des idées négatives, les gens qui ont des tendances dépressives, ces gens-là vieillissent moins bien, c’est certain. Il faut être heureux et cela aussi ça s’apprend. On a même découvert qu’il y avait des zones cérébrales de l’optimiste que l’on peut cultiver évidemment.

Bien vieillir, c’est aussi vouloir repousser la dernière échéance, celle de notre rendez-vous avec la mort…

Cette échéance est inéluctable. Une fois qu’il a fini de se reproduire, le vieux lion meurt… Nous, on a cette chance inouïe que la vie se poursuit après la phase de reproduction, mais cette vie ne vaut d’être vécue que si elle est pleine et entière.

Cette fin vous fait-elle peur?

Non. Ça ne sert à rien de se hérisser contre quelque chose d’inéluctable. On va au théâtre, on voit une bonne pièce et on sait que le rideau tombera à la fin du troisième acte. Comme l’a dit l’empereur Auguste sur son lit de mort: «La pièce est terminée!»

Vous craignez davantage la déchéance, la souffrance!

Il faut éviter la déchéance physique et psychologique, et tout faire pour éviter la souffrance. Parce que la souffrance est inutile et très pénible. Il faut la calmer même si ça raccourcit l’existence de gens en fin de vie.

N’avez-vous pas d’ailleurs demandé à vos proches de faire le nécessaire, autrement dit de hâter votre mort, si cela devait vous arriver?

Si un jour ma vie vient à ne plus présenter le moindre intérêt, je l’interromprai sans hésiter. Et si je ne peux pas le faire moi-même, mes proches s’en chargeront. Il faut être très lucide là-dessus.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Frédéric Stucin