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27 juillet 2015

Cette langue enracinée dans la montagne

Sur la commune de Scuol (GR), la «God da Tamangur», plus haute forêt d’arolles d’Europe, grimpe jusqu’à 2400 mètres d’altitude. Tant que ses arbres résisteront, le romanche survivra, raconte-t-on en Engadine

La persistance de la forêt d’arolles est intiment liée à l’activité des casse-noix mouchetés.
La persistance de la forêt d’arolles est intiment liée à l’activité des casse-noix mouchetés.

Gare de Scuol-Tarasp (GR), station terminus. «A revair e grazia!» Nous sommes bien en Engadine. Ici où la langue romanche domine encore dans les conversations entre autochtones. Notre guide, déjà sur place, se charge de nous transporter en voiture jusqu’au point de départ de notre balade: le hameau de S-charl à 1800 mètres d’altitude. «Prononcez-le comme un seul mot! Je sais, c’est un peu difficile au début», sourit Regula Bollier, qui se charge des visites guidées de la forêt «God da Tamangur». Le nom du lieu provient d’un ancien dialecte grison et pourrait être traduit en français par quelque chose comme «la forêt là-derrière», nous apprend-elle.

En route, entre deux virages en épingle, la botaniste nous transmet déjà les premières informations. «A votre droite, vous pouvez observer le Piz Pisoc. Le plus haut sommet du Parc national suisse qui culmine à 3173 mètres d’altitude. On y aperçoit souvent des chamois sur ses pentes raides et rocailleuses.» Plus loin, le chemin s’enfonce à travers de gros amas de pierres. C’est qu’il se situe en travers de couloirs d’avalanches très actifs chaque hiver. «Dès fin octobre, on ne peut accéder ici qu’à pied ou à bord de traîneaux tirés par de chevaux.» Malgré la chaleur estivale, des images de paysages enneigés envahissent notre esprit.

La voiture parquée à l’entrée du hameau de S-charl et quelques piécettes enfoncées dans le parcomètre (la police monte-t-elle vraiment jusqu’ici pour contrôler ces appareils?), nous démarrons notre balade entre les quelques habitations. Petite localité, certes, mais dotée d’une riche histoire! S-charl était autrefois la troisième commune la plus riche de Basse-Engadine. «Grâce à ses mines de fer et d’argent qui ont été exploitées jusqu’au début du XIXe siècle. Mais aussi ses champs de seigle et son moulin.» Une meule en pierre est d’ailleurs visible sur la première partie du chemin.

Quelques minutes plus tard, nous pénétrons déjà dans le val Tamangur, qui mène jusqu’à la forêt du même nom. Un petit chemin de gravier longe un bruyant torrent où se déversent de grosses quantités d’une eau translucide. «La fonte de neige a encore lieu en altitude à cette saison.» Tout au fond de la vallée, on aperçoit en effet le sommet, encore enneigé, du Piz Starlex. «L’air est également très pur ici!» En témoigne ce lichen barbu qui a pris d’assaut un arbuste sur les rives du cours d’eau. «On ne trouve cette mousse qu’où l’air est d’excellente qualité», annonce fièrement Regula Bollier.

Une faune surprenante

Première petite pause sur une place de pique-nique clôturée, pour la protéger des vaches dans le grand pâturage que forme la vallée. Ce ne sont pourtant pas les créatures les plus effrayantes des environs… La poubelle, à l’ouverture hautement sophistiquée, en est la preuve. «Elle est conçue de manière à ce que les ours ne puissent s’y servir, explique la guide. Le risque étant qu’ils s’habituent à l’odeur de l’homme et s’approchent ensuite trop près des habitations.» Qu’on se rassure, il reste extrêmement rare de croiser un plantigrade dans la région… On aura beaucoup plus de chances en revanche d’observer un gypaète barbu – le plus grand rapace de Suisse! – ou quelques marmottes. L’une d’elles vient d’ailleurs de pointer le bout du nez dans un petit trou qui borde le sentier.

C’est ensuite le moment de suivre un cours accéléré de botanique. Regula Bollier a cueilli des branches des trois conifères qui poussent dans la vallée. Il y a d’abord le mélèze, «qui perd ses aiguilles en hiver pour ne pas se briser sous le poids de la neige». Ensuite on trouve le pin de montagne, avec «ses aiguilles courtes et dures et regroupées par faisceaux de deux». Finalement il y a l’arolle, «avec des aiguilles en groupes de cinq, qui peut supporter des températures jusqu’à -40 degrés!»

L’arolle est d’ailleurs la seule essence à peupler la forêt de Tamangur, au pied de laquelle nous sommes tout juste parvenus. Notre guide a emporté une vieille photo noir et blanc prise en 1902 depuis ce même point de vue. La différence saute aux yeux! «Les arbres étaient beaucoup plus rares à cette époque... Cela s’explique par le recul de la population de casse-noix mouchetés. Le petit oiseau récolte les graines d’arolles et les cache à quelques centimètres de profondeur dans le sol. L’hiver, ils retrouvent environ 80% de leurs réserves. Les autres graines, elles, germent au printemps.»

Depuis 2007, le petit territoire, bien que situé en dehors du Parc national suisse, est hautement protégé: on ne peut y couper un arbre et le bois mort ne peut en être évacué. Ce qui explique ces magnifiques troncs déracinés qui jalonnent le sentier. «Une galerie d’art à ciel ouvert!» L’arolle est pourtant une essence très prisée. Puisque la plante pousse très lentement – un arbre d’une taille 50 cm est déjà vieux de 20 ans – sa structure est très solide et il est donc apprécié des ébénistes engadinois.

Le sentier se poursuit à l’intérieur de la forêt de 86 hectares. C’est en s’approchant de ses arolles que l’on se rend compte de leur incroyable résistance aux violentes forces de la nature à cette altitude. «Ils peuvent vivre jusqu’à un millénaire, indique la botaniste. Voyez ici cet impact de foudre! Et là cette plaie provoquée par des éboulements de pierres.» Les arbres, affichant parfois de profondes cicatrices, continuent pourtant à prospérer, sur ce flanc de montagne situé entre 1900 et 2400 mètres d’altitude.

Une longue belle saison

Si la forêt survit à cet endroit précis, c’est que la vallée est bien abritée du vent et qu’elle connaît un climat un peu plus doux en été que les régions voisines.

Ici le printemps s’installe plus vite. Ce n’est pas la rigueur des hivers qui importe, d’ailleurs très rudes ici, mais la durée de la belle saison: il faut que la période sans gel soit assez longue pour que l’arolle puisse s’épanouir.»

Des marques noires, telles des brûlures, sur le versant sud des troncs témoignent d’ailleurs de l’ensoleillement généreux.

On comprend pourquoi le célèbre écrivain engadinois Peider Lansel (site en allemand et romanche) avait comparé en 1923, dans un poème, la Tamangur agonisante avec la disparition progressive de la langue romanche. Aujourd’hui, la légende court en Engadine que tant que cette forêt subsistera, le romanche figurera encore au rang de langue vivante.

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Valeriano Di Domenico