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11 mars 2013

Gottlieb Duttweiler, cet inconnu…

Le fondateur de Migros aurait fêté ses 125 ans cette année. «Migros Magazine» revient sur certains aspects moins connus de son action, comme l’expansion de son entreprise en Allemagne, stoppée par les nazis.

Gottlieb 
Duttweiler distribuant des bananes parmi une foule de collaborateurs
En 1950, Migros fête ses 25 ans. Gottlieb 
Duttweiler invite cinq mille 
collaborateurs dans le parc 
Pré Vert de Rüschlikon (ZH). (Photo: LDD)

Gottlieb Duttweiler n’était pas seulement l’entrepreneur intrépide que l’on connaît. Il avait également une face cachée et était tout à la fois un politicien contre son gré, un visionnaire, un fonceur, un prédicateur persuasif et un excellent communicateur, parfois aussi un pessimiste.

Né à Zurich il y a 125 ans, Gottlieb Duttweiler a marqué le XXe siècle en Suisse comme nul autre.

Très tôt, Gottlieb Duttweiler comprend les arcanes du commerce des matières premières. A 26 ans, il fait de brillantes affaires pour le compte de l’entreprise Pfister & Sigg, ce qui l’incite à demander non seulement un bonus mais aussi une participation. En 1917, la société est rebaptisée Pfister & Duttweiler, avant, trois ans plus tard, de faire faillite à cause des prix en chute libre à la fin de la guerre. Après avoir donné une dernière fête, il vend tout: sa villa, sa luxueuse voiture et sa collection d’œuvres d’art.

Des prix à la baisse, des ventes à la hausse

Gottlieb Duttweiler revient alors à des principes économiques plus simples et développe une idée brillante, à savoir baisser les prix afin de vendre deux ou trois fois plus de marchandises. La philosophie de Migros – des prix bas, des marges réduites, un chiffre d’affaires élevé et un système de distribution avec des camions-magasins – était née.

Tous les jours, Gottlieb Duttweiler se demande cependant comment trouver l’équilibre entre les frais commerciaux, les coûts publicitaires et le chiffre d’affaires élevé dont il avait besoin. Après une tentative infructueuse de se lancer dans la production de café au Brésil, il comprend que Migros est sa dernière chance – comme il l’avouera plus tard dans ses mémoires.

Sept ans seulement après la concrétisation de l’idée Migros en Suisse, Gottlieb Duttweiler s’en va en Allemagne pour implanter son entreprise outre-Rhin. Nous sommes alors en 1932 et les Sturmabteilungen (SA) défilent déjà dans les rues. Le Zurichois reprend toutefois une grande entreprise agricole à Berlin et fait l’acquisition d’une flotte de quarante-cinq camions-magasins qu’il confie à des chômeurs.

Duttweiler enfant. (Photo: LDD)
Duttweiler enfant. (Photo: LDD)

La presse salue son projet et les Berlinois se ruent sur ses marchandises. Dès l’arrivée au pouvoir des nazis l’année suivante, Gottlieb Duttweiler doit faire face quotidiennement à d’innombrables tracasseries administratives traduisant le ressentiment de Hitler à l’égard des grandes entreprises. Très vite, les nazis interdisent aux véhicules de s’arrêter à de nombreux endroits et les SA se mettent à importuner les ménagères qui font leurs courses. Gottlieb Duttweiler décide donc de liquider la filiale allemande de Migros.

Grâce à Duttweiler, les loisirs se développent en Suisse

De retour en Suisse, le chef d’entreprise n’en a pas pour autant fini avec les tracasseries. La plus scélérate, en 1933, a été incontestablement l’interdiction pour les commerçants juifs et pour Migros d’ouvrir d’autres magasins. Gottlieb Duttweiler décide alors de contre-attaquer: «Mes adversaires me forcent à me lancer dans la politique.» En 1935, il constitue une liste de candidats au Conseil national sous l’étiquette de l’Alliance des Indépendants. Le scrutin donne lieu à un véritable séisme politique puisque sept élus du nouveau parti font leur entrée au Parlement.

L’économie de guerre bloque toutefois ses idées. Le Zurichois se sent frustré et, comme dans tous les partis, doit affronter les luttes de pouvoir.

Timbre commémoratif (photo: LDD)
Timbre commémoratif (photo: LDD)

Avant tout le monde, Gottlieb Duttweiler comprend le pouvoir de la communication. Censuré par la presse bourgeoise, il crée ses propres journaux: Pionnier Migros, qui parle des questions commerciales courantes, ainsi qu’un quotidien plus ambitieux baptisé Die Tat.

Après la Seconde Guerre mondiale, Gottlieb Duttweiler est le premier à sentir la fureur de vivre du peuple suisse, trop longtemps enfermé dans un carcan. Il propose à ses concitoyens des produits à prix abordables leur permettant de se cultiver et de se détendre: il crée la librairie Ex Libris, le voyagiste Hotelplan, l’Ecole-club Migros et plus tard les concerts-club et le Pour-cent culturel. Tous ces projets témoignent de la volonté de cet homme d’affaires doublé d’un idéaliste de démocratiser les loisirs.

Le capital social place l’homme au centre

La pensée de Gottlieb Duttweiler va cependant bien au-delà de l’horizon entrepreneurial. Il prône une troisième voie, à mi-chemin entre socialisme et capitalisme, et rapproche la notion de «capital social» de celle de responsabilité sociale et environnementale. Dès 1937, il a ainsi l’idée de créer un label que l’on décernerait aux marchandises produites dans des conditions de travail décentes.

A la fin de sa vie, il analyse avec lucidité les problèmes de croissance et l’impact sur l’environnement de la civilisation moderne. Dix ans avant la fondation du Club de Rome, il planche sur la création d’un Forum Humanum chargé de traiter ces questions.

Aujourd’hui, l’Institut Gottlieb Duttweiler inauguré à Rüschlikon (ZH) peu après son décès reste fidèle à sa philosophie et aborde des sujets sociaux, économiques et politiques. Ce think tank est largement reconnu sur le plan international.

Micro-trottoir: que pensez-vous de Duttweiler?

Anita Weber, 53 ans, secrétaire, ­Metzerlen-Mariastein (SO)

«Il ne faut pas oublier Gottlieb Duttweiler! Cet homme était un entrepreneur qui pensait tout d’abord à ses clients plutôt qu’à son intérêt personnel. Aujourd’hui, cette manière de faire passe plutôt au second plan.»

Willi Neurauter, 72 ans, retraité, Mettmenstetten (ZH)

«Pour moi, Gottlieb Duttweiler est un des plus grands hommes de l’histoire économique suisse. Il est allé avec ses camions-magasins là où étaient les clients. Il leur a aussi fait confiance en ouvrant le premier magasin en libre-service.»

Marie-Annick Tzaut- Pellissier, 59 ans, institutrice, Morges (VD)

«Adele, l’épouse de Gottlieb Duttweiler, était une amie de ma grand-mère et passait parfois nous rendre visite. Je m’occupais alors de préparer des douceurs. Gottlieb n’est, lui, jamais venu. Il avait toujours trop à faire.»

Veronica Pérez, 31 ans, Counter manager, Zurich:

«Gottlieb Duttweiler a créé et développé son entreprise avec passion. Qu’il la transforme au final en plusieurs coopératives et la donne au public a été un geste visionnaire – qui, aujourd’hui, serait impensable.»

André Dias, 26 ans, employé de commerce, Neuchâtel

«Plus d’entreprises devraient suivre l’exemple de Migros. C’est une bonne chose que des artistes puissent compter sur l’engagement de Migros, rendu possible également grâce à son statut de coopérative.»

Neusa Prata, 40 ans, technicienne électronicienne, Neuchâtel

«Je suis pour le principe de coopérative. Cela permet plus de proximité avec la clientèle et une prise en compte de l’avis des consommateurs. Migros entretient un rapport direct avec ses clients, ce qui est plus humain. On ne ressent pas le côté industriel.»

Erika Pfitzer, 62 ans. femme au foyer Bad ­Bellingen (D)

«Gottlieb Duttweiler a vraiment réussi des choses extraordinaires qui suscitent l’admiration au-delà des frontières. Quand je regarde le monde économique d’aujourd’hui, je regrette l’absence d’hommes de la trempe du fondateur de Migros.»

Esther Hubert, 54 ans, catéchiste, Burgdorf (BE)

«De mon enfance, je garde le souvenir des camions- magasins Migros qui roulaient dans les rues de Zurich. L’idée de base de Gottlieb Dutt­weiler était la bonne: qui veut réussir doit aller en direction des clients. La formule a depuis fait ses preuves.»

Nicolas Beglinger, 16 ans, Etudiant, ­Zurich

«J’appartiens à une génération qui connaît moins Gottlieb Duttweiler. Je sais par exemple qu’il a eu l’idée d’interdire la vente de cigarettes. Aujourd’hui, il ne viendrait à l’idée de personne de renoncer volontairement à une telle source de revenus.»

Jorge Guerreiro, 39 ans, blogueur, Chules (BE)

«L’idée de créer le Pour-cent culturel Migros est excellente! Surtout que l’Etat ne peut pas subvenir à tous les besoins culturels de notre pays, qui ne jouit pas d’une tradition du mécénat aussi forte que dans les pays anglo-saxons.»

Timo Stolz, 28 ans, psychologue, Bâle

«Pour moi, le nom de Gottlieb Duttweiler évoque avant tout un magnifique livre que possède ma mère et qui retrace l’histoire de la fondation de Migros. Plus jeune, je pouvais passer des heures à le feuilleter pour admirer les photos historiques.»

Danny Streya, 29 ans, styliste, Neuchâtel

«Gottlieb Duttweiler était un visionnaire pour son époque. Son idée d’amener des produits de base directement aux consommateurs à petit prix a permis de fidéliser la clientèle et d’amener un nouveau genre de commerce. Cette démarche est réellement tournée vers les familles.»

Auteur: Leïla Rölli, Beat Matter, Karl Lüönd