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3 novembre 2013

Gouttes de Jura

Le Jura selon Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Pour moi, le Jura est une forêt enchantée, pleine de sources et de sourciers, trolls et autres fées plus ou moins vertes, incompressibles en termes de frontières politiques. J’aime m’y perdre, et n’en ressortir jamais tout à fait indemne, ni complètement bredouille. C’est qu’une sorte de fatalité fait que je ne traverse pas ces contrées étonnantes sans y être à la fois engueulé et comblé par ses habitants à la mine recuite et au verbe rêche.

Près du Noirmont, j’ai pris rendez-vous pour monter à cheval; le ciel charriant de gros nuages, j’ai revêtu mon imper de randonnée: «Dites donc, le Vaudois, m’accueille le patron, un certain Denis Boichat, vous foutez quoi avec c’te pelure? Vous saurez qu’il pleut jamais, l’été, dans les Franches-Montagnes!» Le soleil en effet bientôt lave le ciel vaste. Quant à ma monture, un hongre ma foi pas si «pian-pian» que cela, je n’en ai jamais connu de si confortable ni de si sûre, de si accordée à la contemplation des pâturages grandioses. Si un jour, folie, je me rachète un cheval, ce sera un «FM», aucun doute!

Soubey, haut lieu de la pêche à la mouche sur le Doubs. Depuis deux jours, je ne prends rien. Un gars du coin m’aborde enfin, se dandinant un peu sur ses jambes torses, et franchement goguenard:

Vous choperez jamais rien, ici, avec votre technique de Genevois.

Il a quatre grosses truites dans son panier. Je le félicite d’une voix étranglée. «Ah ben vingt dieux, m’azore-t-il, on peut quand même pas rentrer pomme tous les jours!… Mais moi je sais bientôt plus où les mettre, ces charognes de poissons, j’en ai déjà plein le congélateur!» Il regarde ma mouche: «de la caque», résume-t-il, avant de me donner trois nymphes de sa fabrication. Et que trouvé-je, le soir, à la porte de mon camping-car? Les quatre truites dans un linge de cuisine, avec un bouquet d’estragon.

C’est peut-être pour des choses comme ça que, des trois grandes «gouttes» de cet âpre royaume, plus encore que la fameuse absinthe ou la damassine sublime, c’est la modeste gentiane qui m’est chère, génialement appelée aussi «bâton»: j’adore cette saveur terreuse et abrupte, cet écouvillon de feu dans la gorge, cette explosion de soleil dans la tête, et surtout l’espèce de mémoire puissante qu’elle laisse dans le coffre, pour longtemps. Ah oui, un coup de Jura, de temps en temps, il faut ça.

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard