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5 septembre 2015

Grands-parents, oui, mais par choix!

Ils ont du temps, l’âge de la retraite et de l’amour à donner. Mais la vie a fait qu’ils se sont retrouvés, pour certains, sans petits-enfants. Malgré tout, ils ont su créer un lien avec la jeunesse et l’insouciance en devenant des grands-parents de cœur.

Noam en train de jouer devant la maison, les trois autres l'observant depuis les fenêtres ouvertes.
Hila (au fond) et Noam (devant) savent bien qu’il n’y a pas d’âge pour faire les clowns et entraînent sans difficultés Daniel et Susie Fazan dans leur jeux.

Il y a d’un côté les familles monoparentales, recomposées, immigrées ou simplement esseulées, qui n’ont pas ou peu de contact avec les grands-parents. Trop loin, perdus de vue ou trop actifs! Certains retraités, en pleine forme, profitent de leur nouveau temps libre pour voyager, courir au fitness ou s’offrir des cours intensifs d’écriture tibétaine.

Et de l’autre, il y a ces femmes et ces hommes, qui n’ont pas eu de petits-enfants, mais qui rêvent de jouer les mamies gâteaux... Comment faire pour que ces deux mondes se rencontrent?

Car, on le sait, le lien intergénérationnel, ce fil qui coulisse entre les âges charriant souvenirs, expériences et connivences, est essentiel. Pour les uns et les autres. Il ouvre l’horizon des enfants et rajeunit les aînés tout en soulageant les parents (lire encadré).

C’est pourquoi on voit fleurir çà et là des initiatives autour des grands-parents de cœur, ces personnes âgées qui ne sont pas de la famille, mais que l’on a choisies comme partenaires, figures tutélaires. En France, une plateforme des super grands-parents a été créée sur le net, pour permettre l’échange et la rencontre. En Suisse, pas d’équivalent, mais des amorces outre-Sarine, où l’on peut trouver des grannies au pair et des pépés temporaires pour les enfants migrants notamment. En Suisse romande, l’Ecole des grands-parents a porté ce projet à bout de bras pendant plusieurs années, avant de chercher un nouveau souffle.

Mais l’élan vient aussi du côté des garderies. Comme l’Atelier-Vie à Genève, qui inclut des retraités parmi ses bénévoles. Ou la garderie du Clos-de-Bulle à Lausanne qui, depuis 2006, a voulu créer un lien avec d’autres générations, permettre aux enfants de côtoyer une variété d’âges et invite chaque semaine plusieurs «popaies» – un joli nom pour les aînés – à se mêler aux groupes d’enfants.

Même envie à La Chenille à Lausanne: «C’est parfois galère pour les familles quand l’enfant est malade et qu’il n’y a pas de grands-parents sous la main. C’est pourquoi nous essayons, depuis cinq ans, d’organiser des journées rencontres entre les familles et les personnes âgées», explique Martine Williams, directrice pédagogique de cette garderie.

L’occasion d’échanger autour de la fabrication des biscuits ou du plaisir de lire. Et, qui sait, magie de la rencontre, de commencer un lien qui dure, une belle histoire au-delà des âges.

Des grands-parents déjantés

«On a tout fait avec eux, comme mettre la musique à fond et chanter Stromae, se déguiser, faire le cheval, courir en passant par les fenêtres, vu qu’on est au rez avec un grand jardin. On est des grands-parents déjantés!» lancent Daniel et Susie Fazan, 65 et 75 ans. Sûr que l’ex-animateur de la radio et son épouse ont une retraite active. Même s’ils n’ont pas eu d’enfants,– «j’en aurais voulu, mais ça n’a pas marché», dit simplement Susie –, leur cœur est conquis par Hila, 9 ans et son frère Noam, 6 ans.

Une incroyable histoire d’amour qui a commencé au fitness: «Il y a dix ans, je faisais du sport en salle et j’ai lié d’amitié avec un jeune homme, Nathan.

Quand j’ai appris qu’il allait être papa, mais que ses parents vivaient à Tel-Aviv, je lui ai aussitôt demandé s’il acceptait qu’on soit les grands-parents,

raconte Susie Fazan.

Ainsi, depuis neuf ans, le joyeux tandem a accueilli d’abord un, puis les deux enfants, tous les mercredis, parfois le week-end, dans leur maison bicentenaire, au bout d’une majestueuse allée de platanes, à Saint-Légier (VD). Pour des moments de bricolage, de dessin, de devoirs aussi.

«Ces enfants sont craquants. La première fois qu’ils m’ont appelé papy, ça m’a bouleversé. On a pris de l’âge, mais avec eux on a rajeuni,

confie Daniel Fazan. Du sang neuf qui les a emmenés à Eurodisney, au ciné, au MacDo – «Moi qui aime les saveurs», sourit l’ancien animateur culinaire – et même en Israël pour rencontrer les «vrais» grands-parents.

«Ça nous a fait découvrir une autre culture. Et on s’est trouvé une nouvelle famille, puisqu’on est aussi très liés avec les parents des enfants.

Pour fêter les anniversaires, on est parfois à vingt dans la cuisine!»

La maison bien soignée s’anime donc de boîtes de feutres et le congélateur est toujours bien garni de glaces. «C’est nos grands-parents de rechange!» rigole soudain Hila, qui termine un magnifique dessin tout en couleurs. Avant d’ajouter: «Ici, j’aime bien le jardin, j’y ai planté des gueules-de-loup. Il est plus beau que le mien où il n’y a pas de fleurs.»

Pour Daniel Fazan, c’est décidé: l’année prochaine, ils planteront des tournesols. «On sait qu’un jour, les enfants n’ont plus envie de venir chez les grands-parents. C’est un épisode de la vie. Alors on profite à fond de nos rayons de soleil!»

«Nonna» et «Nonno» pour tout le quartier

Isabelle et Pascal Veillon entourés d'enfants dans leur jardin, avec un lapin au premier plan.
Toute une ribambelle d’enfants s’épanouit dans le jardin paradisiaque d’Isabelle et de Pascal Veillon.

Une ancienne ferme dans une bulle de verdure, en plein Lausanne. Un lieu où le temps s’arrête, où des odeurs de tarte aux pommes montent aux narines dès que l’on franchit le seuil. Un lieu qui palpite au rythme des enfants qui le traversent comme une volée d’oiseaux. Des gamins de tous âges et il y en a beaucoup!

C’est qu’Isabelle et Pascal Veillon, 70 et 76 ans, ont eu cinq enfants et onze petits-enfants, dont quatre vivent à proximité. Ils ouvrent leur porte avec générosité aux voisins, aux copains, pour quelques instants, une heure ou un après-midi. Et sont un peu devenus les «Nonna» et «Nonno» (grand-maman et grand-papa, en italien) pour tout le quartier. «Je ne fais pas de garde régulière, c’est au besoin, pour dépanner», dit simplement Isabelle Veillon de sa voix douce.

Du coup, la maison résonne tous les jours de cris d’enfants, qui déboulent après l’école, s’élancent dans l’immense jardin où les attendent aussi des lapins dalmatiens à nourrir, des poules à caresser et même un joyeux trio de canards coureurs indiens.

«C’est la meilleure maison au monde; le jardin est plus beau que celui de la reine d’Angleterre, où il n’y a que du gazon!

, lâche Virgile, 7 ans, le regard rieur. Car il y a là de quoi construire des cabanes de fortune et jardiner. «Je trouve important de le leur apprendre. Et ils sont souvent tout contents de manier la brouette et de mettre les mains dans la terre.» Son mari n’est pas en reste. La main bricoleuse, il répare volontiers les jouets cassés ou s’assied sur le tapis pour un jeu de société.

Sûr que ce duo a l’amour profond de la vie.

Cette joie de vivre, cette spontanéité me transmet une énergie, m’émeut. Je veux leur offrir un coin de liberté dans ce monde très urbain pour laisser fleurir leur créativité. C’est un vrai bonheur,

dit encore Isabelle Veillon. On s’en doute, les enfants ont rarement envie de quitter cette maison qui ressemble furieusement au paradis. Mais ils savent qu’ils pourront revenir. N’importe quand.

La grand-maman du jeudi

Jeanine Villa pose avec deux enfants.
Jeanine Villa apprécie d’être entourée par les petits et s’identifie pleinement à son nouveau rôle.

«Quand j’ai pris ma retraite, il y a eu un trou. En plus, mon père est décédé au même moment et je n’ai pas le bonheur d’être grand-maman», raconte Jeanine Villa, 65 ans. Baskets rouges, t-shirt branché, le regard bleu et pétillant, voilà une jeune retraitée qui a du temps et de l’amour à donner. Après avoir travaillé toute sa vie comme secrétaire réceptionniste dans un centre médico-social, au milieu des personnes âgées, elle a eu envie de se tourner vers la jeunesse.

Une amie éducatrice à la garderie La Chenille à Lausanne l’a introduite dans les lieux. Et, depuis janvier, elle vient bénévolement passer un après-midi par semaine auprès des trotteurs et des bébés. «J’attends qu’ils se
réveillent, j’assiste au goûter.

Je leur tiens la main quand on va se promener. Ce sont des petites choses, mais qui m’apportent beaucoup. Enormément.»

Quand elle arrive, elle ne passe pas inaperçue. Certains lui sautent au cou. On lui tend aussitôt une poupée, un blondinet pointe du doigt le visage imprimé sur son pull, un autre vient toucher ses bracelets.

Jeanine Villa tapote une joue, ébouriffe une chevelure, complimente une petite fille pour son dessin. Elle est là, disponible, présence rassurante, attentive. «Il m’arrive de leur lire des histoires.

Je me retrouve avec dix gamins autour de moi, c’est merveilleux!

Cet été, pendant la canicule, on ouvrait tous les robinets et on faisait passer les petits bateaux dans les éviers. J’étais toute trempée», dit-elle en rigolant.

Pâtisserie, peinture, bricolages en tout genre, Jeanine Villa assiste à tout, discrètement. Et s’émeut des petits cadeaux qu’on lui tend spontanément: poignée de sable, glands de fortune, bouquets de fleurs. Elle vit pleinement ces quelques heures à la garderie, «sa récréation de la semaine». «Ils sont tellement attachants, je m’éclate. Je crois que j’ai raté ma vocation. J’aurais dû être jardinière d’enfants!»

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Dom Smaz