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14 septembre 2015

Gros bosseur ou accro au boulot?

Dans notre société, les superemployés sont hypervalorisés. Tant mieux pour les forçats du travail qui ne rechignent pas à la tâche et tant pis pour les «workaholiques», ces dépendants respectables qui font passer leur job avant leur famille et leur santé!

Vincent Perret visiblement surchargé, pose dans son buerau.
Vincent Perret, 43 ans, toxicologue, a travaillé parfois jusqu’à la surdose.

En Suisse où le travail est élevé au rang de vertu, les acharnés du boulot sont bien considérés et même souvent récompensés. Le hic, c’est qu’une partie non négligeable de ces employés modèles souffre sans le savoir de workaholisme ou d’ergomanie, comme les spécialistes appellent cette addiction.

Ces «boulomanes» se tuent littéralement à la tâche.

Ils ne sont plus capables de réduire ou de contrôler leur engagement,

qui devient du coup nocif pour leur vie personnelle, sociale, physique et psychique», résume Christian Voirol, psychologue du travail, responsable de la recherche appliquée et du développement à la Haute école de santé Arc à Neuchâtel.

Leur existence tourne exclusivement autour de leur job: ils ne pensent et ne rêvent plus qu’à ça! Ils sont obsédés par leur emploi à un tel point qu’ils s’isolent de leur entourage et négligent toutes leurs activités extraprofessionnelles.

Ces personnes sont prêtes à tout pour pouvoir exécuter leurs tâches: à perdre leurs amis, à se faire quitter par leur partenaire, à tomber malades,

relève encore ce professeur HES. Et le pire, c’est que c’est l’ergomaniaque lui-même qui s’impose ces exigences de perfection et de rentabilité!

Une mauvaise estime de soi comme facteur décisif

Pourquoi se shooter ainsi au turbin?

L’un des plus puissants moteurs de cette addiction, c’est la faille narcissique, la difficulté à nous aimer nous-mêmes,

Portrait de Christian Voirol
Christian Voirol, responsable de la recherche appliquée et du développement à la Haute école de santé Arc (NE).

précise notre spécialiste. D’où cette quête quasi désespérée de reconnaissance et d’amour des autres à travers le labeur. «Autre cause: la pulsion épistémophilique, soit le plaisir de la connaissance, le fait de vouloir tout comprendre, tout savoir. Et puis il y a le flow, cette jouissance qu’un employé peut éprouver lorsqu’il est concentré sur son travail, qu’il joue avec des concepts et prend des décisions. Un peu à l’image du sportif qui obtient sa dose d’endorphines après quelques kilomètres de course.»

Les workaholiques tombent progressivement dans l’addiction et la nient tant qu’ils n’ont pas craqué. Ils vont même jusqu’à ignorer les signaux de détresse que leur organisme leur envoie: lumbagos, migraines, maux de ventre, insomnies…

«Moi, c’est une hernie discale qui m’a obligé à m’arrêter. Il a fallu que je sois cloué sur un lit d’hôpital pour que je me dise que j’avais dépassé les limites», raconte Christian Voirol, «boulomane» repenti mais pas guéri. «Comme les alcooliques, les workaholiques sont dépendants à vie.

Ils ont besoin de garder le contrôle sur ce trouble, de le surveiller, d’utiliser des stratégies pour que le naturel ne revienne pas au galop.»

Dans ce monde voué au culte de la performance, ce genre de boulimique est généralement encouragé dans son addiction. Pourquoi un manager au top freinerait-il un collaborateur si zélé? «Tout simplement parce que Superman n’existe pas en vrai et qu’il va donc exploser s’il continue à trimer comme un fou douze heures par jour!», répond du tac au tac le psychologue du travail. Burn out ou dépression attendent en effet l’ergomaniaque au contour. Quand ce n’est pas le ­suicide qui est envisagé comme ultime porte de sortie…

Etre responsable à tous les niveaux

Le patron devrait donc prévenir ce péril-là. Tout comme il a l’obligation de protéger ses subalternes des risques physiques, chimiques ou biologiques, il faudrait qu’il essaie de les préserver également des dangers psychiques qui les guettent. Comment? En les cadrant et en adaptant leur cahier des charges. «La santé au travail est une histoire de coresponsabilité partagée entre employeur et employé, rappelle Christian Voirol. C’est d’ailleurs inscrit dans la loi.»

Témoignage: «J’étais pris dans une spirale d’usure»

Dessin humoristique d'un workaholique qui est tenté de travailler sur un prochain dossier et peine à quitter le bureau le soir.
Le workaholique a beaucoup de peine à lâcher prise.

«Je n’ai pas réglé mon problème de workaholisme, mais je pense que je suis sorti de la zone dangereuse.» La «boulomanie» de Vincent Perret est apparue durant son travail de thèse. Enthousiaste, motivé, le jeune homme d’alors ne rechigne pas à la tâche et quand un collègue se trouve face à un problème, il n’hésite pas à se détourner de son grand projet pour lui rendre service. «C’était important pour moi parce que les gens m’étaient reconnaissants. Et comme j’étais très performant dans ces petits dépannages, ils me resollicitaient.» Mais les piles s’accumulent, son travail principal n’avance pas et il culpabilise.

«Je n’arrivais plus à remplir les objectifs qu’on me fixait ou que je pensais qu’on me fixait, je travaillais de plus en plus pour faire face à mes échéances, j’étais pris dans une spirale d’usure.» Son entourage lui conseille de faire le poing dans sa poche et de finir sa thèse. «Ils me répétaient que ça allait aller, que ça allait passer.» Comme il se sent de moins en moins bien dans ses baskets, Vincent Perret parle à ses supérieurs, qui revoient son cahier des charges afin qu’il puisse se concentrer sur son objectif. Mais il avait toujours le doigt dans l’engrenage…

Quelque mois plus tard, c’est l’effondrement. «J’ai eu des crises d’angoisse, des pensées suicidaires. J’étais dans une situation de blocage où et l’esprit et le corps ne fonctionnaient plus!» Son psy diagnostique un burn out. Il lui révèle également que c’est une faille narcissique qui serait à l’origine de sa descente aux enfers. «Pour la combler, j’avais besoin d’être aimé, d’être reconnu, d’être admiré.» Après un bref silence, il reprend:

Je vivais ça comme un échec personnel jusqu’à ce qu’on me dise que la structure était aussi partiellement responsable de mon état.

Là, j’ai compris que ma dégringolade était le résultat de la rencontre entre mes prédispositions psychologiques et un milieu pathogène.»

La suite? Une longue phase de reconstruction durant laquelle Vincent Perret a dû intégrer qu’il était quelqu’un de bien, qu’il n’existait pas qu’au travers du regard des autres. «J’ai été également amené à changer complètement d’environnement, à quitter mon emploi, à refaire ma vie dans un autre canton. J’ai fait table rase pour pouvoir avancer à nouveau.»

La faille, elle, est restée. «Elle fait partie de moi et je le sais. Je ne vais pas pouvoir la gommer, mais

maintenant, dès que je me retrouve dans une situation de surchauffe, les voyants se mettent au rouge beaucoup plus rapidement.

Cette faiblesse, je l’ai conscientisée et c’est devenu une force.»

«Je suis toujours un workaholique, mais je me sens mieux, poursuit-il. Je ne subis plus mon travail parce qu’en tant qu’indépendant, c’est moi désormais qui tiens les manettes. Et puis, mon métier est une passion et donc il me nourrit aussi.» Vincent
Perret ne cache toutefois pas que sa dépendance au boulot nuit à sa relation à autrui. «Quand je suis en vacances ou durant les week-ends, j’ai toujours une partie de mon cerveau qui est connectée à mon entreprise, ce qui m’empêche d’être complètement présent pour ma famille et mes amis.

Même si j’essaie de m’améliorer, je me sens encore comme un handicapé social quelque part…»

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Guillaume Mégevand

Illustrations: François Maret