Archives
1 août 2016

L'hypnose quitte le showbiz pour l'hôpital

Les soignants se mettent à l'hypnose. Les patients en redemandent. D'où le grand boom actuel de cet outil millénaire qui se démystifie de plus en plus. Car contrairement à la croyance populaire, la technique n’a rien de magique.

L’hypnose est partout. A la télévision, le fascinateur Messmer fait faire n’importe quoi au commun des mortels et aux stars, la «street hypnose» foisonne sur la toile et dans la rue, tandis que l’hypnose thérapeutique et médicale rayonne en cabinets et dans les hôpitaux. Mais parle-t-on de la même chose?

Il n’y a en réalité pas qu’une hypnose. Et l’état hypnotique utilisé pour manipuler des spectateurs ou des passants n’a rien à voir avec son usage thérapeutique. Mais surtout, rien de magique dans l’hypnose! «Ce qu’on appelle médicalement l’état hypnotique est un état modifié de conscience, un état neurologique, naturel, dans lequel on entre tous plusieurs fois par jour», explique Denis Jaccard, hypnothérapeute et directeur de l’Institut d’hypnose thérapeutique (IHT) , à Saint-Aubin (NE).

Cet état hypnotique se produit soit quand le cerveau perd ses repères et se met en mode de sur­adaptation pour la survie, dans le cas d’une agression par exemple, soit quand il va se sentir particulièrement en sécurité. Il va alors se mettre dans une forme d’imagination, de rêverie.

Le premier cas de figure correspond à un état de confusion où on répond sans remettre en question la demande. C’est ce qui est utilisé dans l’hypnose de spectacle. Dans un objectif thérapeutique, on cherche à accompagner les patients vers le second.» Parce que dans cet état-là, le même que lorsqu’on médite, qu’on est captivé par un livre ou une musique, le cerveau peut accéder à ses ressources de créativité, d’apprentissage, de changement. Sa plasticité est telle qu’il est capable de se remodeler beaucoup plus efficacement. «Dans le cas de la gestion de la douleur, il a été prouvé que le cerveau produit des substances qui le rendent moins sensible; il modifie la communication entre les synapses. Ce n’est pas juste une illusion qu’on a moins mal», complète Denis Jaccard.

Plus qu’un phénomène de mode, un outil de guérison

C’est là la force de cet outil millénaire qui revient sur le devant de la scène. Et si beaucoup imaginent encore l’hypnose sous les traits de Kaa, le serpent du Livre de la jungle, rien n’est plus faux. «On travaille avec les ressources de la personne, dont elle n’est pas forcément consciente», éclaire Régine May, responsable médicale, psychiatre et psychothérapeute au Centre de santé La Corbière, à Estavayer-le-Lac (FR). «C’est un outil où le patient détient lui-même la solution, sans qu’il ait besoin de prendre un quelconque médicament», continue Catherine Salvi-Defrasne, médecin généraliste à La Corbière, diplômée en hypnose médicale et thérapeutique de l’Institut romand d’hypnose suisse (IRYS) (qui forme médecins, psychiatres, psychologues, psychothérapeutes ou dentistes, ndlr). Avec en moyenne quatre consultations d’hypnose par jour, elle l’utilise pour des problématiques médicales physiques et psychologiques telles que des douleurs, des insomnies, des anesthésies, ou thérapeutiques comme l’arrêt du tabac, la peur de l’avion, etc. Une révélation dans sa prise en charge des patients.

Pour elle, le retour de l’hypnose n’est pas qu’un phénomène de mode.

Les patients veulent être acteurs de leur guérison, ils s’orientent vers une alimentation saine, font davantage de sport, développent des pratiques telles que la méditation, la sophrologie, la kinésiologie. De la même manière, l’hypnose est perçue à juste titre comme un outil de guérison sain et respectueux.»

Surtout depuis Milton Erickson, psychiatre et hypnothérapeute américain qui a vécu jusqu’en 1980, «il est dépassé le temps où le thérapeute utilisait l’hypnose pour prendre le contrôle sur son patient et lui apprendre, sous hypnose, les bonnes façons de vivre sa vie», souligne Denis Jaccard.

De protocoles uniques, on est passé à des méthodes individualisées. «Chaque séance est différente. On la compose avec le patient», témoigne Maryse Davadant. Pionnière dans l’hypnose au CHUV , à Lausanne, cette infirmière la pratique depuis plus de dix ans, dans le service de médecine intensive adulte et au Centre d’antalgie. «L’hypnose a modifié mon approche des patients. Je fais de l’hypnose tout le temps!» En «amenant» les grands brûlés vers leur lieu de sécurité, de confort, pendant la réfection de pansements, en racontant des histoires (des «métaphores») en fonction de la problématique ou en faisant de l’hypnose dite «conversationnelle». «Il n’y a pas toujours besoin de mettre les patients dans un état d’hypnose profond pour qu’ils en retirent des bénéfices», note Maryse Davadant. En pédiatrie, l’hypnose active l’imaginaire pour alléger la pose de cathéters.

De l’efficacité et des économies

Et les résultats sont prouvés: selon une étude publiée par le CHUV en 2010, les patients ont moins de douleurs, sont moins anxieux, cicatrisent mieux et passent moins de temps à l’hôpital. Avec à la clé une économie de 19 000 francs par patient dans le service des grands brûlés.

Selon le travail de master d’un étudiant en médecine, la présence d’un praticien en hypnose diminue aussi le stress des soignants durant le changement des pansements.

De très bonnes études ont montré les bénéfices de l’hypnose pour la douleur, l’anxiété, les troubles du sommeil ou les maux de ventre en cas notamment de côlon irritable.

Elle est indiquée aussi pour certains problèmes respiratoires, en soins palliatifs. L’hypnose aide les patients à être plus détendus», résume Pierre-Yves Rodondi, médecin associé au CHUV, responsable du Centre de médecine intégrative et complémentaire. Le CHUV réfléchit à la possibilité d’étendre son offre, afin que plus de patients puissent en profiter.

C’est que les demandes d’hypnose explosent, tant de la part des patients que du personnel soignant. Au Centre de santé La Corbière aussi, qui entend bien développer cet «outil efficace, riche, créatif et qui a du potentiel», selon Régine May. L’IHT – chaque année quelque 80 participants, de Suisse et de France – affiche, lui, une hausse de 30% des demandes. Entre 10 et 15 diplômés ouvrent ensuite leur propre cabinet. Les autres intègrent l’hypnose à leur pratique professionnelle existante.

Texte: © Migros Magazine | Isabelle Kottelat

Auteur: Isabelle Kottelat

Illustrations: David Senior