Archives
23 juillet 2012

Gypaète, où es-tu?

Du côté de Derborence (VS), «Migros Magazine» s’est glissé parmi un groupe d’ornithologues amateurs à la recherche du majestueux rapace.

Plusieurs personnes guettent le gypaète avec leurs jumelles
Ce jour-là 
une trentaine de passionnés d’ornithologie sont partis à la recherche 
du gypaète.

Histoire d’éviter un insoutenable suspens, commençons par la fin en forme de double constat: l’ornithologie est une science aussi passionnante que peu exacte. Cette passion, très en vogue, offre une belle manière de découvrir de superbes panoramas.

En ce samedi matin de juillet, celui de Derborence s’offre dans toute sa splendeur. L’énième orage de la veille laissait craindre le pire aux organisateurs (la route d’accès de la vallée est restée fermée deux jours en raison d’éboulements), mais pluie et vent ont comme nettoyé le ciel de toute impureté.

Jérémy Savioz, président du groupe Jeunes de nosoiseaux.ch.
Jérémy Savioz, président du groupe Jeunes de nosoiseaux.ch.

Et la vue comme la lumière restent des éléments primordiaux pour le passionné d’ornithologie. Ils sont une petite trentaine, ayant répondu avec enthousiasme à l’invitation de nosoiseaux.ch, qui fêtera en 2013 son centième anniversaire.

Blaise Nicolet coordonne les aspects logistiques de l’excursion, son jeune collègue Jérémy Savioz, président du groupe Jeunes de l’association romande, fonctionnant comme ornithologue de référence.

On a vu le nid, c’est déjà quelque chose.

A 25 ans, il est encore aux études, mais s’avère rapidement incollable sur les volatiles de ce coin de Valais. Tous les habitants ailés des Alpes intéressent le groupe, mais c’est bien le plus grand rapace de nos contrées qui les a poussés à se lever de bonne heure. Le noble gypaète barbu, réintroduit dans les Alpes après y avoir été exterminé près d’un siècle plus tôt. «Parce que, comme la plupart des rapaces, il avait mauvaise réputation au XIXe siècle, explique le jeune homme. On lui prêtait toutes sortes de méfaits, comme l’enlèvement d’enfants. Ce qui est d’autant plus ridicule qu’il s’agit d’un pur charognard de la famille des vautours: contrairement aux aigles, par exemple, ses pattes ne sont pas préhensiles.»

Une vingtaine 
de couples de 
gypaètes nichent actuellement dans l’arc alpin. (Photo: Lionel Favre)
Une vingtaine 
de couples de 
gypaètes nichent actuellement dans l’arc alpin.. (Photo: Lionel Favre)

Il se nourrit principalement d’ossements

Le gypaète se nourrit donc de cadavres, et principalement d’ossements, qu’il digère grâce à des sucs gastriques spécialement efficaces. La connaissance reste décidément l’antidote de la violence: les connaissances évoluent, les mentalités aussi. «En allemand, par exemple, on l’appelait autrefois mangeur de moutons, alors qu’il est aujourd’hui désigné comme mangeur à barbe», sourit Jérémy.

A Derborence, un couple est observé depuis plusieurs années. Venue d’Engadine en 1998, Gildo ne quitte plus Pablo, de Haute-Savoie. Tous deux ont même donné naissance à un jeune en 2007, baptisé Arys Derborence. «C’était la première réintroduction réussie en Valais après cent vingt-deux ans d’absence», s’enthousiasme notre jeune accompagnateur.

Mais il est temps de se mettre en route pour une balade qui chemine autour du célèbre cirque montagneux. Et après quelques centaines de mètres, première victoire: Jérémy nous indique que là-bas, tout là-haut, on aperçoit le nid de Monsieur et Madame gypaètes. «Qu’il emprunte souvent à d’autres oiseaux qui l’ont déserté», nous précise-t-on pendant que chacun s’échine derrière son viseur. «Au moins on aura vu le nid, c’est déjà quelque chose», prophétise Elvire.

Le gypaète emprunte souvent le nid d’autres oiseaux.

A 50 ans, cette habitante de Grandvaux ne s’est inscrite que récemment dans l’association. Comme son amie Marianne, Lausannoise de 56 ans qui vit sa première sortie. En revanche, Elvire fait partie des nombreux presque incollables du groupe.

Depuis janvier, elle a rejoint la seconde volée romande d’une formation d’ornithologie dispensée par l’ASPO. «En fait je suis passionnée depuis l’âge de 20 ans, avoue- t-elle. Peut-être parce que mes parents élevaient des oiseaux exotiques. J’aime ce contact approfondi avec la nature.» Charlotte, de Vevey, suit la même formation qui débouche sur un certificat, voire un brevet pour les passionnés. Maintenant que ses enfants sont grands, elle peut consacrer du temps à ce cours qui s’étale jusqu’en octobre: une dizaine de séances de deux heures et demie en soirée, des sorties et deux week-ends, l’un consacré aux volatiles montagnards, l’autre aux migrateurs.

Elvire et Marianne, 
passionnées d’ornithologie.
Elvire et Marianne, 
passionnées d’ornithologie.

«Pour l’examen, il faut quand même se montrer capable de reconnaître 170 espèces indigènes de nicheurs, mais aussi 94 chants différents. Ce n’est pas facile, mais moi qui suis née à la campagne, je le vis comme une source d’équilibre.»

Beaucoup de patience et d’observation

La clé pour devenir un peu moins béotien? Beaucoup de patience et d’observation, si possible avec l’aide d’un initié. «Et puis accepter de ne pas tout savoir d’un coup. Il y a quelque temps, j’étais partie chercher des grues. L’endroit était bon, mais pas la saison», rigole-t-elle. Charlotte peine avec les sons. Elvire, de son côté, éprouve davantage de difficultés avec la vue. Deux écueils que semble avoir dépassés Raoul. Sa passion à lui est née il y a seulement cinq ans, mais il y va à tire-d’aile: à 44 ans, cet enseignant dans un collège de secondaire à La Chaux-de-Fonds a achevé sa formation.

Et là, sur sa feuille, il note scrupuleusement chaque espèce aperçue. «J’en suis quand même à vingt-cinq différentes», affirme-t-il. On n’ose pas répondre que notre score de néophyte se situe en dessous de la dizaine. Mais cela doit se voir parce que, comme pour nous rassurer, il ajoute: «Bon, certaines, comme la sittelle, je l’ai juste entendue.»

Dans la région de Derborence, le gypaète barbu a été réintroduit en 2007.
Dans la région de Derborence, le gypaète barbu a été réintroduit en 2007.

Un faucon crécerelle attaque une buse

Il y a une demi-heure, un participant a cru voir apparaître l’un de nos gypaètes. Il faut attendre la validation de Jérémy. Qui, loin de confirmer, regarde dans l’autre direction avec ses jumelles. A l’horizon, un faucon crécerelle attaque une buse, approchant sans doute d’un peu trop près son terrain de chasse.

La magnifique balade touche à sa fin. Et pouvoir mettre parfois un nom sur un joli chant ou une petite silhouette aérienne donne un supplément d’âme à l’aventure. D’autant que celle-ci se termine en happy-end. Alors que tous les autres s’en retournent vers Conthey, ou dégustent une tarte bien méritée du côté de la bien nommée Auberge du Godet, quelques irréductibles décident d’un prolongement de la dernière chance: atteindre le pâturage en amont du petit établissement pour une ultime observation. Et, naturellement, la chance ne sourit qu’aux audacieux: un SMS victorieux nous informe que la longue-vue de Jérémy vient de capter une silhouette à tête jaune posée sur un éperon rocheux. Victoire!

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens