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27 février 2016

Un projet d’intégration trois-étoiles

A Martigny (VS), un nouvel hôtel a ouvert ses portes l’automne passé, un établissement particulier parce qu’il emploie majoritairement des personnes souffrant de déficience intellectuelle. Cette belle aventure humaine est une première en Suisse romande.

Deux employées handicapées en train de s'occuper de la literie de l'hôtel
Un tel projet permet aux personnes handicapées pd'avoir leur place dans l'économie.

Un élégant cube de béton posé à quelques hectomètres de la gare. C’est le mARTigny boutique-hôtel, un trois-étoiles supérieur inauguré en grande pompe le 1er octobre dernier en Valais. Ce lieu a ceci de singulier qu’il emploie, outre du personnel hôtelier qualifié, quelque trente jeunes adultes en situation de handicap mental qu’encadrent une poignée de maîtres socioprofessionnels (msp).

Dans la salle à manger, à l’heure du petit-déjeuner, l’ambiance est feutrée comme dans n’importe quel autre établissement de ce type. Les gens se servent au buffet, le personnel est attentif et discret. Emilien débarrasse les tables avec des gestes précis, mesurés, sans se presser. Il lève parfois la tête pour regarder alentour ou adresser un cordial bonjour. Alexia Pinedo, la msp chapeautant le secteur service, le laisse œuvrer à son rythme, sans le bousculer.

Cette dernière se dit fière des progrès accomplis par ses protégés.

Ils sont toujours de bonne humeur, super motivés et pleins de bonne volonté, ils ont vraiment soif d’apprendre.»

D’ailleurs, elle est en train de former Adeline au bar. Un job où cette jeune femme à l’air un brin effarouchée est confrontée directement aux clients, ce qui n’a pas l’air de trop la perturber.

Pendant ce temps-là, aux étages, s’affaire l’équipe de nettoyage. Aujourd’hui, comme l’hôtel affiche complet, l’intendance est quelque peu débordée. «On est au taquet, rigole la gouvernante Christel Voutaz-­Filliez. On ne sait pas si on va arriver à faire les 52 chambres.» Trêve de plaisanterie, elle inspecte la 506 avec le regard aiguisé de la professionnelle:

Bon travail, les filles, c’est nickel!»

Des jeunes insérés dans l’économie

Yveline et Liliana époussettent, astiquent et récurent sans relâche. «Elles ont du plaisir à travailler, elles se donnent à fond, elles sont très pros malgré leur handicap», relève Iris Bruchez, leur cheffe et chaperon qui ne tarit pas d’éloges à leur propos. Ainsi qu’à l’égard de ce projet pionnier: «Il est innovant parce que ces jeunes gens sont directement insérés dans l’économie.»

L’initiative en revient à la Fondation valaisanne en faveur des personnes handicapées mentales (Fovahm), qui exploite l’établissement qui a coûté 15 millions de francs. «Notre mission, c’est de répondre aux demandes du patron de l’hôtel et de fournir des prestations à la hauteur d’un trois-étoiles, précise Micheline Perruchoud de la Fovahm. C’est de l’intégration concrète dans la vraie vie et c’est donc très valorisant pour nos travailleurs.»

Midi approche. Les cuistots s’activent. Manquent leurs fidèles employés en situation de handicap. «Elodie s’est tordu le genou en dansant lors de la soirée du personnel. Et Muniz s’est coupé le doigt en cuisine. Sans doute a-t-il voulu trop bien faire, trop vite. On aurait dû tempérer un peu son ardeur, raconte le maître socioprofessionnel Richard Barendregt. Mais tous les deux veulent revenir le plus vite possible, tellement ils ont une monstre envie de bosser!»

Emilien en train de servir les clients.
Emilien assure un service attentionné et personnalisé.

Les clients arrivent. Agitation dans la salle. En binôme avec un serveur, Emilien assure un service attentionné et personnalisé. Son sourire est contagieux, sa présence apaise. Il semble totalement imperméable au stress. «Moi, je ne suis pas pressé, j’y vais tranquillement», dit-il en déposant précautionneusement une assiette devant nous avant de repartir vers la cuisine d’un pas nonchalant. Et dire que ce supplément d’âme est compris dans l’addition… 

Portrait de Bertrand Gross dans son établissement.
Bertrand Gross

Bertrand Gross, directeur du mARTigny boutique-hôtel

En quoi votre projet d’intégration est-il exemplaire?

Déjà, à ma connaissance, c’est le premier hôtel en Suisse romande qui intègre autant de personnes en situation de handicap mental. Ensuite, c’est un établissement qui ne touche pas de subventions et qui doit à terme être rentable financièrement. C’est donc un vrai mariage entre l’économique et le social. En cela, c’est précurseur et exemplaire!

Comment se déroulent les premiers mois de ce mariage?

Ce n’est pas toujours facile, parce qu’il y a toujours des compromis à faire entre le social et l’économique.

Mais comme nous avons tous la volonté de faire fonctionner cet hôtel, on va y arriver, j’en suis persuadé. D’ailleurs, les premiers mois de fonctionnement me confortent dans ma conviction que ce projet est viable.

Dans ce climat économique morose, le défi est vraiment de taille!

Ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour lancer un nouvel hôtel, mais je pense que notre différence va nous permettre de nous démarquer et d’avoir du succès. Cette intégration apporte clairement un plus par rapport à l’hôtellerie traditionnelle.

Un plus?

En étant en contact avec des personnes en situation de handicap mental, on se calme, on revient à l’essentiel, on décompresse.

Ça change de la mauvaise image qui colle à l’hôtellerie suisse…

Oui. Chez nous, cette cordialité est instinctive, pas du tout artificielle.

C’est possible de former des gens au niveau technique, mais on ne peut pas enseigner le savoir-être et ces personnes-là possèdent cette qualité.

Ils cassent juste davantage d’assiettes que vos autres employés!

Ahahah! Oui, c’est vrai! Mais ils ont fait énormément de progrès depuis octobre. Le but n’est pas de les stresser, mais de leur permettre de s’épanouir au travail.

Ici, on cherche à mettre les bonnes personnes au bon endroit, là où elles auront des compétences et donc du plaisir. Ce qui est finalement autant bénéfique pour le collaborateur que pour l’entreprise.

Les hôteliers de Martigny ne craignent-ils pas que vous leur fassiez de la concurrence déloyale?

Il y avait une crainte au début, c’est clair. Je les ai réunis quelques semaines après avoir ouvert, je leur ai montré l’hôtel et je leur ai précisé que nous n’étions pas subventionnés, que nous ne pouvions pas casser les prix sous prétexte que nous allions recevoir à la fin de l’année une enveloppe de l’Etat du Valais. Je crois que ça les a rassurés.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Rod