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23 janvier 2012

«Nous ne prenons pas de risques excessifs»

La Banque Migros présente un résultat d’exploitation record pour 2011. Harald Nedwed, président de la Direction générale, explique comment une politique prudente de croissance peut être couronnée de succès.

Harald Nedwed
Malgré une année 2011 excellente, Harald Nedwed, président de la Direction générale de la Banque Migros, ne reçoit pas de bonus.

Quel jugement portez-vous sur la marche des affaires de la Banque Migros en 2011?

En dépit des difficultés actuelles rencontrées sur les marchés et vis-à-vis de la concurrence, nous avons réalisé de bons résultats. Celui qui, dans un tel environnement, réussit, à l’instar de la Banque Migros, à augmenter son bénéfice brut et son résultat d’exploitation peut avoir le sourire.

Quels sont vos prochains objectifs?

Le marché va rester exigeant pour les banques, et les marges vont continuer de baisser. Nous avons anticipé ce développement en réduisant de manière conséquente nos coûts. Pour cela, nous avons diminué nos frais généraux sans toucher aux frais de personnel.

La croissance pourrait-elle venir de nouveaux champs d’activité?

A la différence du commerce de détail de Migros, nos parts de marché sont relativement ténues. Nous pouvons croître en élargissant notre réseau, c’est-à-dire en développant et en intensifiant les activités que nous avons pratiquées jusqu’à ce jour et qui nous ont réussi.

En 2011, avez-vous aussi gagné des parts de marché?

Oui, à la différence des années 2009 et 2010, où nous avons freiné la marche des affaires dans les domaines du crédit et des hypothèques afin de réduire les risques.

Est-il rentable de mener une politique de crédit restrictive comme le fait la Banque Migros?

Une politique prudente est bénéfique à la fois pour la banque et pour les clients. Notre croissance ne repose pas sur l’augmentation des risques mais sur l’implantation de nouvelles succursales et, avant tout, sur l’octroi de conditions de crédit particulièrement avantageuses.

Vos frais diminuent parce que vous n’avez pas à supporter de mauvais crédits?

Ces dernières années, nous n’avons dépensé qu’un très faible montant pour les provisions et les pertes. En 2011, nous avons même pu solder une somme importante provenant d’anciennes provisions. C’est la preuve que nous avons travaillé avec prudence.

Dans le domaine des crédits privés, vous observez la même prudence. Pourtant, le volume de ces prêts a augmenté de plus d’un milliard. Comment y êtes-vous parvenus?

Nous avons complètement revu notre interface internet et avons pu baisser les frais. De plus, nous travaillons sans intermédiaires et délivrons nous-mêmes les crédits, ce qui nous permet aussi d’économiser de l’argent. Tout cela explique pourquoi notre taux est deux fois plus bas que celui de nos principaux concurrents.

Apparemment, toujours plus de gens sollicitent des crédits privés?

Non, d’une manière générale, le marché des crédits privés ne s’est pas développé ces dernières années. En revanche, il s’est déplacé en direction de la Banque Migros. Nos clients sont principalement des personnes qui étaient auparavant dans un autre institut et qui ont opté pour nous.

La prudence est-elle également de mise dans les affaires immobilières?

Nous ne sommes pas plus prudents que précédemment. Mais nous réagissons face aux pratiques de certains concurrents qui, dans un environnement peu sûr, octroient continuellement des crédits de manière un peu plus laxiste, ou qui, pour certains biens, valident des montants de toute évidence exagérés. Idem avec ceux qui exigent moins de fonds propres que nous. Le danger d’une telle situation est qu’on se laisse soudainement emporter par le marché. C’est précisément ce que nous voulons éviter, en nous conformant aux lignes directrices auxquelles nous sommes restés fidèles ces dernières années.


Nous avons un partenaire idéal avec Migros.


Comment la Banque Migros peut-elle lutter contre cette politique de crédit plus souple?

Pour cela, il faut un conseil d’administration courageux et un propriétaire qui se déclare provisoirement d’accord de renoncer à une augmentation de ses parts de marché. En contrepartie, il ne supporte aucun risque démesuré. En cela, la Fédération des coopératives Migros incarne le partenaire idéal. Il y a environ trois ans, nous avons décidé qu’un management raisonnable des risques constituait notre première priorité. Notre deuxième priorité vise à dégager une marge acceptable et notre troisième à afficher une saine croissance.

Les prix en vigueur sur le marché immobilier helvétiques demeurent-ils réalistes?

En Suisse, le marché des hypothèques n’a pas augmenté de manière inconsidérée. En fonction de la croissance de la population, la demande devrait aller crescendo dans le futur. D’une manière générale, le prix des hypothèques suisses est adapté à notre standard de vie.

Il existe tout de même des disparités régionales?

L’environnement et la demande internationale rendent la région autour de Genève particulièrement chère. Les prix sont également élevés à Zoug, Zurich et sur le pourtour du lac de Zurich. Il en va de même dans les zones touristiques. Dans ces endroits, la demande est volatile. Il est également difficile d’estimer la valeur des biens immobiliers qui échappent aux critères d’évaluation habituels.

Les taux d’intérêt sont plus bas que jamais. Comment les voyez-vous se développer?

Les possibilités de placer son argent sont aujourd’hui réduites. Cette absence de solutions pousse les investisseurs, y compris les professionnels, comme les caisses de pension, vers l’immobilier. Aujourd’hui, les rendements de ce secteur sont tout bonnement plus élevés que ceux des obligations de la Confédération, ce qui tire les prix vers le haut.

La recherche de placements alternatifs pousse d’autres marchés vers le haut, par exemple ceux de l’art ou des diamants. Devrait-on se lancer sur ces marchés?

Parmi nous, durant ces dix ou vingt dernières années, beaucoup se sont habitués à devenir chaque année un peu plus riches, et cela sans même travailler, sans faire valoir un know-how particulier ou sans prendre de risques. A vrai dire, il serait grotesque que le produit national brut de beaucoup de pays augmente de 1 à 2% tandis que les bourses offrent des rendements de 10% à des gens qui n’entreprennent rien personnellement. Nous retournons dans un univers dans lequel l’argent ne travaille pas tout seul, c’est-à-dire sans que les intéressés ne s’en occupent régulièrement. L’époque où le capital générait automatiquement des intérêts est finie.

L’euro pourrait baisser et le dollar se reprend. Comment ces monnaies vont-elles évoluer?

Le dollar conserve sa fonction de monnaie internationale de réserve, qu’on le veuille ou non. S’agissant de la gestion des dettes, nous faisons davantage confiance aux Américains qu’aux Européens. Pour cette raison, le dollar est momentanément mieux positionné.

Devrait-on alors investir dans des devises?

Sous l’angle des placements, un investissement dans des monnaies étrangères n’est pas recommandé. C’est l’affaire des entreprises qui entendent échapper aux pertes de change ou des spéculateurs qui espèrent des gains à court terme sur les devises.


Les marchés ne vont pas rester déprimés.


Est-il alors plus judicieux d’investir dans des actions qui vous protègent contre l’inflation?

En termes réels, chaque investissement vous protège contre l’inflation. Une action représente une partie du capital d’une entreprise. Si la valeur de la société augmente en raison de l’inflation, celle de l’action suit le même mouvement. De fait, pour l’investisseur, le plus important demeure une saine répartition des risques.

Ces dernières années, les actionnaires ont dû accepter des marges très faibles. Comment la situation va-t-elle évoluer?

Un investisseur a besoin d’une résistance au risque relativement élevée ainsi que d’un horizon de placement temporel relativement long. A un jeune investisseur, je dis que les actions, avec leurs dividendes, ne constituent pas un mauvais placement. Les marchés ne vont pas rester déprimés pour l’éternité.

Nous lisons chaque jour combien la conjoncture économique est dramatique. Mais les gens continuent à consommer. Est-ce que nous ne saisirions pas le sérieux de la situation?

Nous ne devrions pas être rivés sur des chiffres à court terme. Dans le passé, quand nous avions régulièrement entre 2 et 3% de croissance puis une croissance négative de 2% sur un an, nous avons eu au final le sentiment que les choses allaient presque aussi bien qu’avant.

Quel pronostic faites-vous pour l’économie suisse durant ces 12 à 15 prochains mois?

Il faut compter avec une stagnation, voire un léger recul du produit intérieur brut. L’incertitude qui règne dans beaucoup de pays voisins de même que les sombres perspectives de notre industrie d’exportation et de notre tourisme déploient déjà leurs effets. 2012 ne sera pas une année de croissance.

Auteur: Daniel Sidler

Photographe: Siggi Bucher