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16 novembre 2015

«Après un concert, on est plus humain»

La pianiste Hélène Grimaud sera prochainement en tournée avec les Migros-Pour-cent-culturel-Classics. La star française nous parle de la couleur de la musique, de la Suisse et de son amour inconditionnel pour les loups.

Hélène Grimaud
Hélène Grimaud: une pianiste humaniste, passionnée par la protection de l’environnement (photo: Mat Hennek /DG).

Hélène Grimaud, vous interpréterez prochainement, lors d’une tournée suisse organisée par les Migros-Pour-cent-culturel-Classics, le célèbre concerto n° 20 de Mozart. Comment aborde-t-on une œuvre aussi connue?

Il faut l’approcher avec honnêteté et application. C’est tout.

Le problème avec ce genre d’œuvres réside dans le fait que chacun a une version en tête qu’il tient pour être la référence absolue…

Vous avez raison, c’est un défi supplémentaire pour un soliste. Par chance, le public est assez ouvert et prêt à entendre une autre proposition, même s’il mettra un peu plus de temps à s’y familiariser. De mon côté, je me réjouis beaucoup de le jouer, ce sera une première. Cette pièce a un côté très beethovénien, c’est le plus dramatique des concertos de Mozart.

Vous êtes sujette à la synesthésie, c’est-à-dire que vous associez les sens, en l’occurrence la vue et l’ouïe. Ce concerto de Mozart, vous le voyez en quelle couleur?

Il est bleu sombre, du fait de sa tonalité dominante, le ré mineur. Ensuite, selon les modulations, les teintes changent. En fa majeur, il devient rouge, puis jaune en si bémol.

Vous jouerez aussi le Concerto pour clavier et orchestre à cordes n° 1 de Bach. De quelle couleur est-il, lui?

Comme il est aussi en ré mineur, il est aussi bleu. C’est pour cette raison que je voulais les jouer ensemble. Malgré le style et l’époque différents, ils présentent une belle unité. Cela montre bien que chaque tonalité a sa propre identité émotionnelle, un caractère unique.

Etre synesthète facilite-t-il votre manière d’interpréter une œuvre?

Cela n’est pas un outil de travail. C’est plutôt un embellissement. Vous savez, le plus important reste l’apprentissage de l’œuvre.

Au niveau de votre répertoire, Brahms a une place à part…

C’est vrai, il est indispensable à ma vie. Ses œuvres sont pour moi le plus beau mariage entre la forme et l’expression. Mais que ferais-je sans Bach, Beet­hoven, Liszt, Rachmaninov…

Et les Français?

Je me sens plus proche des compositeurs russes et allemands, du fait de mes lectures lorsque j’étais enfant. Cela dit, mon prochain CD qui sortira en février 2016 réunit plusieurs œuvres ayant pour thème l’eau. Debussy, Ravel et Fauré y seront bien représentés.

Vous donnez des dizaines de concerts chaque année. N’éprouvez-vous jamais un sentiment de lassitude par rapport au métier?

De la lassitude non, car la matière est passionnante, de la fatigue oui parfois. Heureusement, je rencontre toujours de nouveaux chefs et joue avec d’autres formations. C’est un enrichissement. L’émerveillement reste intact.

Vous avez quand même mis de côté certaines œuvres…

Oui, c’est la cas du concerto no 2 de Rachmaninov, car je l’avais beaucoup joué et je voulais le laisser se reposer. Mais ce qui est extraordinaire, c’est que malgré la pause, il a évolué en moi. Quand je suis retournée à lui, je l’ai retrouvé sous un nouveau jour.

Vos concerts vous font énormément voyager. Pourquoi avez-vous choisi la région de Lucerne, il y a quelques années, comme port d’attache?

C’est pour moi la plus belle région de Suisse. Le lac des Quatre-Cantons, les montagnes: c’est un endroit magique et dont la présence magnétique de la nature, cette ultime muse, a inspiré tant de créateurs. J’y suis restée de 2007 à 2014, et ce fut un enchantement. Je m’y suis ressourcée plus que je ne pouvais l’imaginer.

Pourquoi partir alors pour New York, où vous habitez maintenant?

Il a toujours été clair que je retournerais à New York où j’ai créé un centre de protection des loups (site en anglais) en 1999.

Parlons-en. Cette passion vous vient subitement un soir en Floride alors que vous croisez la route d’un loup. Que s’est-il réellement passé en vous?

Il y a eu à cet instant une sensation de dédoublement. J’ai vécu le moment présent tout en réalisant qu’il allait changer mon existence. Certes, depuis l’enfance, j’étais attirée par les animaux, mais jusqu’alors les loups ne m’avaient pas fascinée. Et là, tout de suite, je me suis sentie investie d’une mission.

D’où la création du centre…

Oui, son but est de pouvoir réintroduire le loup dans le cadre de programmes gouvernementaux. Malgré cela, le manque de tolérance humaine est le plus grand obstacle à ce projet.

L’écologie est-elle aussi vitale que la musique pour vous?

Sans musique, je m’étiolerais. Et je ne peux pas vivre loin de la nature. C’est une chance. Grâce à ces deux tableaux, mon existence est beaucoup plus riche.

Vous vous engagez aussi en faveur des droits de l’homme. Que pensez-vous de la crise migratoire actuelle en Europe?

Idéalement, il faudrait intervenir à la source pour que la situation s’améliore sur place. Mais actuellement, nous n’avons pas d’autre solution que d’accueillir les migrants, sans que les Européens se sentent trahis.

La musique adoucit les mœurs, dit-on. Mais peut-elle rendre le monde meilleur?

Je veux le croire. Evidemment beaucoup d’autres choses sont nécessaires, comme l’accès à l’eau potable, les soins, etc. Mais il y a une telle puissance de rédemption dans la musique. J’aime l’idée qu’après un concert on en ressorte plus sensible, plus humain et davantage prêt à faire preuve de courage.

Texte © Migros Magazine – Pierre Wuthrich

Auteur: Pierre Wuthrich