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12 août 2013

Highliners: les arpenteurs du vide

Sportifs d’un nouveau genre, les highliners tendent leur fil à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Et s’amusent à marcher au-dessus des gouffres. Rencontre en Valais de trois dompteurs de vertige.

Highliners: Au-dessus d’une ancienne carrière, à 30 m de hauteur, 
Nicolas Seldatchek affronte le vide.
Au-dessus d’une ancienne carrière, à 30 m de hauteur, Nicolas Seldatchek affronte le vide.

D’abord, il se déchausse. Fait quelques mouvements d’échauffement, respire en fermant les yeux. Vérifie encore une fois les nœuds, la tension des cordes, chacun de ses gestes est pesé et lent. Il s’assied à califourchon sur la sangle, trois centimètres de large, suspendue à trente mètres de haut. S’avance, s’arrête, se concentre, les quatre membres ballants.

Puis il pose un pied, lève un bras, se met debout, la main battant l’air comme une aile en petits mouvements circulaires. Il marche ou, plutôt, il tangue, tente l’équilibre quelque part entre la sangle et le vide, oiseau ivre qui cherche son ciel.

Benoît Spicher prépare la ligne.
Benoît Spicher prépare la ligne.

Un fou, Stéphane Bachmann? Non, un highliner, comprenez un passionné de la «ligne haute». Avec ses compagnons de cordée, Benoît Spicher et Nicolas Seldatchek, tous entre 30 et 35 ans, ils marchent sur le fil depuis deux ans.

«Il y a quelques années, on a vu un film du grimpeur Didier Berthod et ça nous a fait le déclic. Entre-temps, ce sport est devenu plus accessible, on trouve aujourd’hui le matériel nécessaire en magasin», expliquent les trois grimpeurs valaisans.

Ces arpenteurs du vide ont donc très vite quitté la slackline (démo en vidéo) – sangle tendue entre deux arbres à quelques centimètres au-dessus du sol – pour tutoyer le vertige de la ligne haute. «Déjà quand nous faisions de l’alpinisme, nous avons toujours aimé marcher sur le fil de l’arête. Et comme nous avions moins de temps pour les courses en montagne, la highline est devenue la passion numéro un», lâche Stéphane Bachmann.

Ils sont une cinquantaine en Suisse à avoir adopté cette activité, et une petite quinzaine en Suisse romande. Mais cette discipline importée des Etats-Unis, qui se décline en différentes versions, sur l’eau, la glace, etc. a déjà sa fédération.

Highline: Il faut parfois six à sept heures de préparation pour deux minutes de marche
Il faut parfois six à sept heures de préparation pour deux minutes de marche.

Car, contrairement aux apparences, ce ne sont pas des casse-cous ni des têtes brûlées, les highliners. D’ailleurs Benoît et Stéphane aiment à rappeler qu’ils sont tous deux pères de famille. Il suffit encore de suivre les préparatifs d’une installation pour s’en convaincre. «L’investissement en temps est énorme. Il faut parfois six à sept heures de préparation pour deux minutes de marche», souligne Benoît qui s’active dans les hautes herbes d’une ancienne carrière, avec sa faille de trente mètres de haut, sorte de colline crevassée sous les ruines de Tourbillon à Sion.

Parvenir à vaincre la peur du vide

Nicolas Seldatchek sur le fil très concentré.
Nicolas Seldatchek très concentré.

C’est là que le trio a établi ses quartiers, ouvert deux voies, Magic circus et Repris de justesse, vissé les pitons, accroché les spits et tendu les élingues de chantier pour assurer les ancrages de part et d’autre de la faille. «On a toujours trois points d’attache pour la sangle et deux pour la ligne de sécurité. Toutes les pièces de l’installation sont doublées. Ce n’est pas un sport dangereux si on le fait correctement», affirme Nicolas Seldatchek. «Avant on vérifiait tout trois fois, maintenant on se fait confiance», ajoute Stéphane.

Ainsi les highliners sont assurés par un leash, corde fixée à un double anneau, lequel est attaché à la slackline et son backup (corde de sécurité). Mais se dresser sur une sangle au-dessus du vide reste une activité contre nature, une démarche qui exige d’être en forme «physiquement et surtout mentalement», de trouver le calme intérieur, d’être totalement dans l’instant, «sinon à la moindre erreur, c’est la chute et tu te retrouves pendu en dessous».

Autre astuce, mieux vaut ne pas regarder ses pieds, mais fixer un point en face de soi pour stabiliser le regard. Certains le feraient même les yeux fermés… D’autres s’y amusent en faisant des sauts sur la sangle ou s’aventurent sans leash, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol, mais avec un parachute sur le dos.

Si le choix des lieux se fait en fonction de la beauté du site et de son accessibilité, le trio a déjà testé la Pierre Avoi, Mauvoisin et les gorges du Verdon avec leurs 150 m de gouffre sous les pieds. Mais les trois s’accordent à dire que ce n’est pas la hauteur qui compte.

Le vide, le manque de repères, ça rajoute de la difficulté. Mais l’appréhension reste la même.

Une envie de dépasser ses propres limites

Battre un record – établi à 500 m de long à ce jour – ou tenter, comme l’acrobate américain Nik Wallenda une traversée sans sécurité? «On n’a pas le niveau de prétendre à ça. Mais essayer de dépasser nos propres limites, oui. Cela dit, on est tout sauf des fous! Je suis même assez peureux en fait, je me sens bien avec mon harnais et mon leash», rigole Nicolas. Même son de cloche pour les deux autres, qui admirent la beauté du geste, la maîtrise complète que représente un freesolo, mais veulent juste «se faire plaisir et aller au plus loin de leurs capacités, sans prendre de risques inutiles.»

Vidéo: le funambule américain Nik Wallenda est le premier homme à traverser le Grand Canyon sans filet. Source: Youtube

Tandis que Stéphane s’apprête à troquer ses shorts contre des pantalons longs, les cuisses et les bras brûlés par la corde lors des chutes, Benoît se prépare à monter sur la ligne. Une hirondelle trace une courbe sans faute sous le soleil rasant. La trajectoire parfaite dont il rêve, la ligne précise, fluide qui défie la pesanteur.

C’est une grosse bataille dans la tête. Mais j’aimerais vraiment arriver à traverser du premier coup sans tomber.

Une légère brise fait vaciller la sangle, «ça rajoute du piment». Benoît pose ses écouteurs sur les oreilles et enclenche la musique. Aujourd’hui, ce sera Get lucky, de Daft Punk, «pour se sentir bien, essayer de faire abstraction de tout, du vent, du bruit, des gens». Et soudain, il marche. Danse sur le fil de 54 m de long, bras ouverts, le corps aérien. Et dans ses yeux, les pépites. Même si, par moments, il tombe, on sent qu’il a touché le ciel.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens