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19 mars 2012

«Aujourd’hui, on coupe tout ce qui dépasse!»

L’historienne Marie-France Auzépy est à l’origine d’un ouvrage collectif intitulé «Histoire du poil». L’occasion de remonter avec elle le temps… à rebrousse-poil.

L’historienne Marie-France Auzépy
L’historienne Marie-France Auzépy est professeur émérite de l'Université Paris VIII.

Pour quelle raison avoir choisi le poil comme fil conducteur?

Quand j’étais jeune thésarde en histoire, j’ai été intriguée par un épisode relaté dans les chroniques byzantines. Il s’agissait d’une persécution menée au VIIIe siècle par Constantin V contre les moines. Or, chose étonnante, cet empereur iconoclaste ne les avait ni tués, ni torturés, ni même fouettés. Non, il les avait simplement obligés à se promener dans l’hippodrome au bras d’une femme – par dérision sans doute – et il leur avait brûlé leur barbe préalablement enduite de pois. Et c’est à partir de cette surprenante histoire de barbe que je me suis intéressée aux poils…

Cet empereur devait bien avoir une idée derrière la tête, en s’en prenant ainsi au système pileux de ces religieux?

Je pense que ce qu’il voulait obtenir de ces religieux, c’était qu’ils reviennent dans le siècle, c’était qu’ils quittent leur état de moines pour pallier des problèmes démographiques. Parce que l’Empire byzantin était alors très menacé: il n’y avait plus assez d’hommes à cause de la peste. Par conséquent, tous ces moines, qui ne servaient à rien du point de vue biologique et social, il fallait les remettre dans le circuit. En leur brûlant la barbe avec de la pois de manière à ce qu’elle ne repousse pas, on gommait définitivement le signe visible de leur état et ils ne pouvaient plus redevenir moines.

Le poil ici sert de révélateur. Mais ça peut être aussi une archive parlante comme dans le cas d’Agnès Sorel, la maîtresse officielle du roi de France Charles VII…

Effectivement, à partir de l’analyse des rares cheveux que l’on a retrouvés sur son crâne, le professeur Philippe Charlier du CHU de Lille a pu confirmer qu’Agnès Sorel, comme les chroniqueurs de l’époque le suspectaient sans pouvoir le prouver bien sûr, avait bel et bien été empoisonnée au mercure. Plus de cinq siècles après les faits, on résolvait donc cette affaire grâce à quelques poils.

En matière de poils, chaque civilisation possède son code particulier.

Avant de fournir des indices aux historiens et des preuves aux scientifiques, le poil n’est-il pas surtout un signe de reconnaissance, d’appartenance?

Oui, on peut dire que chaque civilisation possède son code particulier en ce qui concerne les poils. Par exemple, dans l’islam, la barbe désigne immédiatement l’homme pieux, plutôt frère musulman, donc limite islamiste. En revanche, en Occident, la barbe a pu désigner, selon les moments, soit un homme grave et respectable, soit un jeune homme plutôt révolutionnaire.

Le sens et la longueur du poil varient donc en fonction des lieux et des époques. A l’image de Jésus qui n’a pas toujours été représenté barbu et chevelu!

Dans les premiers siècles, lorsqu’il s’est agi de représenter le Christ, les artistes, qui ne savaient évidemment pas à quoi il ressemblait, se sont inspirés de deux modèles opposés: d’une part Apollon, charmant garçon imberbe, et d’autre part Jupiter, homme mûr doté d’une grosse barbe. Les deux images cohabiteront dans tout l’Empire romain.

A partir de quand la version la plus virile s’est-elle alors imposée?

En Orient, Jésus devient barbu à partir du IXe siècle, après le «Triomphe de l’Orthodoxie», après ces fameux empereurs iconoclastes. Une fois que le parti monastique a gagné, le Christ devient un Christ presque exclusivement barbu, barbu à l’image des moines.

"Jésus est pratiquement toujours représenté barbu et chevelu."
"Jésus est pratiquement toujours représenté barbu et chevelu."

Et en Occident?

En Occident, on trouve les deux représentations – glabre et barbue – jusqu’au XIIe siècle. Raphaël a même encore peint un Christ imberbe à la Renaissance qui est incroyable tellement il fait mignon! Mais dans l’ensemble, à partir du XIIIe siècle, Jésus est pratiquement toujours représenté barbu et chevelu.

Pourquoi cela?

Je propose l’hypothèse que l’Orient, après 1204 et la conquête de l’Empire byzantin par les Latins lors de la quatrième croisade, a contaminé l’Occident. La barbe du Christ constituerait une sorte de revanche de l’Eglise d’Orient…

Autre personnage biblique: Samson qui tire sa force extraordinaire de sa chevelure. Là, très clairement, le poil fait l’homme, non?

Ah, ben oui! Samson, quand il n’a plus de poils, le pauvre malheureux, il ne lui arrive que des malheurs! Et en fait, il faut qu’il retrouve sa chevelure pour retrouver sa force. La puissance est liée ici aux poils de façon extrêmement intime.

Evidemment, sinon on passe du poil à la fourrure. Et la fourrure, c’est l’animalité.

Quant à la femme, elle se doit d’être glabre pour se différencier du mâle?

Ça dépend du moment et de l’endroit. Il y a des civilisations et des époques où la femme doit être absolument épilée, d’autres où les poils féminins sont glorifiés. L’interprétation n’est jamais, jamais unique.

L’image actuelle qui est imposée, c’est celle de la femme lisse, le poil étant considéré comme sale, inesthétique.

Aujourd’hui, il y a quand même une mondialisation des pratiques, y compris concernant l’épilation au féminin.

C’est exact! En règle générale, l’image actuelle qui est imposée, c’est celle de la femme lisse, le poil étant considéré comme sale, inesthétique…

… Et obscène aussi!

En effet, au XIXe et au XXe siècle, notamment en France et aux Etats-Unis, on considère les poils comme étant la matérialisation du sexe féminin. Par conséquent, on admet une femme épilée parce qu’on ne la juge pas obscène. Alors, l’actuel triomphe du lisse, avec ses représentations quasi asexuées de petites filles ou de femmes enfants, traduit sans doute également un glissement vers moins de sexe.

Contrairement à ce que l’on pense, ces images de lolitas glabres ne nous seraient donc pas imposées par le puissant et juteux marché de la pornographie?

La pornographie accentue ce phénomène, mais celui-ci était déjà là avant. Par exemple, en France, les photos de femmes nues avec poils étaient interdites encore jusque sous Giscard d’Estaing.

Imposer cette mode du lisse, n’est-ce pas également signifier à la femme qu’elle doit se soumettre à l’homme, à celui qui a du poil aux pattes?

Ben oui, parce que ça met la femme d’une certaine façon dans une position d’enfant face au mâle qui reste, lui, formé, sexué.

Voilà pourquoi les féministes des années 70 refusaient de s’épiler!

Voilà. Ahahah!

Ces dernières étaient loin d’imaginer que leurs filles pratiqueraient, vingt ans plus tard, l’épilation intégrale…

Eh oui, les choses changent et c’est ce qui fait tout l’intérêt de la question.

Et encore moins que les garçons se mettraient, eux aussi, à traquer les poils disgracieux.

Exact. Et ça, c’est une grande nouveauté!

Comment expliquer ce triomphe du lisse?

Je pense que ça vient de cette civilisation qui est de plus en plus politiquement correcte, qui supporte de moins en moins tout ce qui dépasse, poils compris… On est dans la langue de bois, on ne peut plus appeler un cul un cul parce qu’on a immédiatement 230 000 ligues de vertus et organes de contrôle de je ne sais quoi qui nous tombent dessus. Bref, aujourd’hui, on enlève et on coupe tout ce qui dépasse!

Mais la résistance semble s’organiser. La barbe, par exemple, reprend du poil de la bête!

La barbe chez les hommes revient à la mode, effectivement…

Est-ce le signe annonciateur d’un retour à plus de virilité dans nos sociétés?

C’est un retour sans doute à plus de virilité et aussi à quelque chose de plus traditionnel.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Kai Jünemann