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4 février 2013

Homo ejectus tatonicans furax, ou le «plan de cuisson à écran tactile»

Jacques-Etienne Bovard ou les aventures d'un quinquagénaire à l'ère du "câble", de la "toile", de la "3D", du "tactile".

Jacques-Etienne Bovard, professeur 
et écrivain
Jacques-Etienne Bovard, professeur 
et écrivain

Il y a eu homo erectus, puis faber, puis sapiens. Mais la vie continue, et maintenant il faut parler d’homo ejectus tatonicans furax, le nouvel archétype de l’espèce humaine. C’est un hominidé d’intelligence ordinaire, qui s’efforce de mener une existence convenable à l’ère du «câble», de la «toile», de la «3D», et surtout du «plan de cuisson par induction à écran tactile». Il a en moyenne 50 ans. Son cas est remarquable, parce que dans sa jeunesse il n’était qu’un sapiens et que cela suffisait à son bonheur, tant le monde était simple: son téléphone ne possédait qu’un cadran à 10 chiffres, sa télévision 4 chaînes francophones en comptant «la Suisse», il lisait des livres qui avaient des pages, et il rôtissait des côtelettes sur une bête cuisinière électrique ou à gaz parfaitement fiable, parce qu’elle avait été conçue par des congénères qui avaient eux-mêmes cuisiné ne serait-ce qu’une fois durant leur vie.

Puis la météorite numérique s’est abattue sur la Terre, et le dès lors ex-sapiens, malgré tous ses efforts pour rester dans la course, s’est retrouvé largué (ejectus). Le doux rêveur! Parvenu à la fleur de l’âge, assez savant et habile de ses mains pour faire face à la plupart des situations, il croyait pouvoir pagayer serein sur l’estuaire radieux de sa maturité. Que nenni non point!

De toutes parts humilié par les moindres gadgets, «planté», «bogué», sommé de s’«upgrader» sans cesse sous peine d’exil social, le voici au contraire condamné à une forme inédite du combat pour la survie de l’espèce: le maladroit et angoissant tâtonnement du bout des doigts sur des surfaces de plus en plus petites, lisses et conceptuelles, tout en compulsant des modes d’emploi de plus en plus babéliques, tentaculaires et moches (tatonicans).

Par exemple, en essayant de désactiver les multiples «sécurités» de ce foutu imbécile de «plan de cuisson par induction à écran tactile», qui se met à faire «tut tut tut», à clignoter et à s’éteindre sous les côtelettes, parce qu’il a reçu une dérisoire goutte d’eau, ayant été conçu par des génies si fulgurants qu’ils n’ont pas pensé qu’on avait les mains assez habituellement mouillées en cuisinant. Et c’est là que, trahi, désemparé, fou de rage, l’ejectus tatonicans se révolte, et rejoint l’Ancêtre (appelé aussi le «maillon manquant») à travers des vociférations pré-hominiennes (furax).

Ouarrrrgh! A quand le retour au feu de bois? A la MASSUE!!!

Auteur: Jacques-Etienne Bovard