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4 juillet 2016

Hôtellerie: une concurrence déloyale

Pour Pierre-André Michoud, vice-président d’Hotelleriesuisse, sa branche devant fournir de gros efforts pour répondre à de nouveaux modes de consommation, de surcroît dans un contexte de franc fort, elle ne peut pas en plus lutter face au développement de plateformes telles qu’Airbnb, très avantagées par la législation actuelle.

Pierre-André Michoud
Pierre-André Michoud

Vous avez les mains dans le cambouis puisqu’en plus de la vice-présidence d’Hotelleriesuisse, vous dirigez l’Hôtel du Théâtre à Yverdon-les-Bains (VD). Cela se passe bien?

Avec mon épouse, en 2005, nous avons créé cet hôtel 3 étoiles en transformant un ancien immeuble. Comme je dis à mes clients, alors qu’en Suisse on réalise souvent des logements dans les vieux établissements qui ne marchent plus, ici nous avons fait l’inverse. Je suis un enfant d’Yverdon, j’ai travaillé à l’étranger après l’Ecole hôtelière de Lausanne. Puis je suis revenu dans le métier après dix ans dans autre chose. Dans les années 90, j’ai d’abord repris une petite affaire, puis j’ai cherché à créer quelque chose au centre-ville.

Votre créneau de clientèle?

On ne l’a pas inventé, cela correspond aux gens qui passent par ici. Sur l’année, 60% de business avec surtout les nombreuses entreprises qui ont leur siège ici. Sinon, le théâtre, et une clientèle suisse avec du court séjour de une à trois nuits. Des retraités, des cyclistes, des couples qui se baladent.

Le thermalisme?

Non, c’est beaucoup moins présent par rapport à il y a une vingtaine d’années. Maintenant, le centre thermal a été repris par un grand groupe et va être entièrement refait. On verra…

Les autres établissements de la ville sont sur le même créneau?

A peu près. A part le Grand Hôtel & Centre thermal, nous avons des offres assez similaires.

Et ça marche pour tout le monde?

Chez moi, la clientèle habituelle offre un bon taux de remplissage en semaine. L’offre hôtelière correspond bien aux besoins, et il y aurait même encore de la place pour un petit établissement supplémentaire.

De manière générale, l’hôtellerie urbaine souffre moins que celle de montagne, non?

Nous ne nous considérons pas vraiment comme de l’hôtellerie de ville. Elle, c’est Genève, Lausanne, Zurich, Lucerne, etc. Un secteur qui marche très bien. Ici, nous sommes dans une plus petite localité, très dépendants de ce qui s’y passe. Et puis il y a la montagne, effectivement la plus touchée par une conjonction de mauvaises nouvelles, le franc fort, la neige moins abondante, voire inexistante à Noël.

Environ un tiers de nos 3800 membres – soit 80% des chambres d’hôtel du pays – se trouve en station.

Et pour certains, notamment dans les Grisons, les derniers hivers ont été difficiles. Le Tessin rencontre également de gros problèmes. Dans une ville, il y a toujours quelque chose à faire. La clientèle veut cela aujourd’hui, et la montagne tente de se réinventer en ce sens.

Le franc fort, un vrai problème?

Même si nous sommes sur un marché suisse, nous sommes mis en comparaison avec un marché européen. Notre structure de coûts est par définition plus élevée parce que nous sommes en Suisse. Et cela ne commence pas avec les salaires, mais avec le prix du terrain et du bâti. Depuis quelques années, les banques ne prennent plus en compte la valeur immobilière, mais la valeur de rendement, le chiffre d’affaires potentiel.

Il y a donc toujours une différence à la baisse entre ce que vous avez investi dans votre établissement et sa valeur de rendement pour la banque, qui détermine le prêt.

Et puis il y a le coût des marchandises. Nous achetons très cher en Suisse.

Mais c’est parce que l’importateur, ou le fournisseur, paie aussi des salaires, n’est-ce pas?

Naturellement. Et nous ne parlons pas de l’alimentaire. Je prends un exemple: vous voulez changer de four professionnel. Une majeure partie est fabriquée désormais en Europe, plus en Suisse. Le même modèle coûtera entre 20 000 et 22 000 euros en Allemagne. Et 35 000 francs en Suisse.

Et pourquoi ne l’achetez-vous pas en Allemagne?

Parce que, contrairement à un particulier, en tant que professionnel, je ne serai pas livré. Nous sommes d’accord de payer un peu plus. Pas de problème non plus pour un entretien aux tarifs suisses. Mais il existe des surcoûts injustifiés qui, mis bout à bout, plombent nos budgets. Avec GastroSuisse, qui reste notre partenaire dans le domaine de la restauration, et des associations de consommateurs, Hotelleriesuisse a lancé une initiative. Et j’insiste: il n’y a aucun amalgame avec le prix des aliments.

Parmi les autres défis de l’hôtellerie suisse, il y a la numérisation…

L’hôtellerie indépendante n’a jamais travaillé toute seule dans son coin. Autrefois, c’était avec les agences de voyages entre autres. Maintenant internet et les portails de réservation en ligne sont devenus incontournables. Ce qui pose notamment la question du prix. C’est le principe Easy Jet: impossible de réserver votre séjour sans donner des dates. Avec des prix parfaits divisés ou multipliés par deux ou trois. Et puis

internet pousse les gens non seulement à comparer, ce qui est normal, mais aussi à se focaliser sur le prix, sans forcément réfléchir plus loin.

J’avais l’habitude d’inclure un buffet de petit-déjeuner dans mes offres. A un prix très raisonnable, il est très apprécié par la grosse majorité de ma clientèle. Mais un concurrent a mis en avant les prix de ses seules nuitées et soudain je ne paraissais plus concurrentiel. J’ai dû m’aligner.

Evidemment, les prestataires touristiques issus de l’économie de partage représentent en Suisse une rude concurrence…

Une concurrence déloyale. Le logement chez l’habitant existe depuis toujours, Airbnb ne l’a pas inventé. Par contre, désormais, en appuyant sur un bouton, on peut aller n’importe où chez n’importe qui. Nous ne disons pas que les gens ne devraient loger que dans des hôtels. Ce qui nous fâche, ce n’est pas non plus le particulier qui loue à des voyageurs son studio de temps en temps. Mais il existe désormais des investisseurs qui possèdent des centaines d’offres qui ne servent qu’à ça. Alors il s’agit d’une prestation hôtelière dans un endroit qui n’est pas un hôtel, qui n’est pas soumis aux mêmes taxes ou aux mêmes normes de sécurité, de personnel et autres.

En passant, il faut rappeler qu’en Suisse romande et dans l’Arc lémanique, cela enlève indûment des centaines d’appartements et chambres à la location.

Le risque est tout de même limité…

Peut-être. Mais alors pourquoi demande- t-on à un hôtelier d’investir autant dans la sécurité? Cette différence de traitement n’est pas normale lorsque l’on se trouve face à des gens qui nous font une concurrence déloyale. Les règles du jeu doivent être plus équitables.

La branche touristique suisse et l’hôtellerie ont été beaucoup critiquées par rapport à un manque de souplesse et parfois d’entregent. Cela a-t-il évolué dans le bon sens?

La qualité du service s’est clairement améliorée. Evidemment qu’il reste des endroits où vous serez mal accueillis. Mais il y en a partout, pas seulement en Suisse. Je pense que les sites de commentaires et autres portails de notations nous ont aidés en ce sens. J’aime savoir ce que pensent mes clients, même si je préfère qu’en cas de mécontentement on me le dise d’abord en direct. La question des horaires de service est plus délicate. Regardez les conventions collectives. On ne peut tout simplement pas garder les gens très au-delà des horaires prévus pour un client qui a faim.

Les salaires et les conditions de travail sont désormais d’un bon niveau dans notre secteur, on ne peut donc pas tout avoir.

Le personnel qualifié contribue naturellement à la qualité du service. Pourquoi peinez-vous à en recruter si les conditions de travail sont bonnes?

Nous formons beaucoup de jeunes dans beaucoup de métiers. Même si les métiers de service restent parfois mal considérés. On ne court pas après les employés étrangers: ils mettent un certain temps avant d’être au point avec les modes de consommation locaux et ne coûtent pas moins cher en raison des conventions collectives de notre branche. C’est parce que nous ne trouvons pas ce dont nous avons besoin dans la main-d’œuvre locale. Par ailleurs, regardez le métier de réceptionniste, qui a pas mal évolué et demande aujourd’hui de nombreuses compétences différentes. Toutes les personnes que nous avons formées ont été débauchées par les grandes entreprises venues s’installer dans la région.

Votre branche critique également ce qu’elle appelle la «frénésie régulatrice des autorités». C’est-à-dire?

J’ai eu récemment la visite d’un inspecteur spécialisé dans les maladies du dos. Il a passé une matinée ici, puis m’a demandé pourquoi je n’avais pas installé un ascenseur au lieu des quelques marches pour monter dans les chambres situées de l’autre côté de ma cour. Que cela pouvait induire des problèmes de dos chez une employée qui chargerait trop sa corbeille de linge. Il y a des règles de santé au travail, c’est logique. Mais à ce point-là, c’est aberrant.

Garder une TVA à 3,8%, c’est important?

Savez-vous pourquoi elle est à ce taux? Parce que le législateur vous a consenti un cadeau fiscal? Pas du tout. 50% des nuitées en Suisse sont des nuitées étrangères. Nous faisons donc de l’exportation, sur laquelle il n’y a normalement pas de TVA. Nous avons donc demandé un taux qui convienne à tous. Et cela ne concerne que les nuitées, pas la restauration.

Nous aimerions simplement ancrer ce principe dans la Constitution. Là ce n’est que du provisoire qui dure.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre/ lundi13