Archives
26 avril 2015

«L’humour est le même, des deux côtés de la Sarine»

De Lucerne, les Romands connaissent le célèbre pont de la Chapelle. Mais également son non moins fameux humoriste Emil Steinberger. Une grande exposition au musée historique de la ville présente actuellement le parcours de l’artiste. Un des seuls Alémaniques assez courageux pour traverser la barrière de rösti…

L'humoriste Emil photo
Pour Emil, l'heure de la retraite n'a pas encore sonné!

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez parcouru pour la première fois l’exposition?

C’était un sentiment vraiment très spécial! J’ai participé à un parcours guidé avec le directeur du musée, qui expliquait aux autres visiteurs toute la carrière d’Emil… Comme lorsque, dans un musée d’art, on présente Picasso à travers une sélection de ses œuvres. Je n’arrivais pas à réaliser que l’on parlait de moi! J’ai toujours vécu de manière si intense que je n’ai jamais eu l’occasion de prendre du recul. Dès qu’une activité prenait fin, voilà que je me lançais dans un nouveau projet.

Quelle partie vous a le plus marqué?

C’est probablement le mur de dix mètres de long en fin de parcours qui dresse la liste de toutes les activités que j’ai menées au long de ma carrière. J’étais très surpris de réaliser à quel point j’ai œuvré ces soixante dernières années… Une vie pleine de travail, certes, mais pleine de joie aussi! Et ça continue…

Emil Steinberger photo
Emil Steinberger.

L’exposition est dispersée au sein de la collection permanente du musée au sujet de l’histoire de Lucerne. De là à dire que vous faites déjà partie du patrimoine de la ville…

Oui, ça pourrait en donner l’impression (rires)! J’ai été surpris d’abord lorsqu’on m’a fait part de cette idée d’exposition. Je ne croyais pas à un succès, parce que le public aime voir Emil sur scène, et non pas à travers des objets et photos. Mais j’ai accepté le projet, parce que je faisais confiance à ce musée qui a déjà réalisé de très belles expositions sur des thématiques actuelles.

Vous avez quitté Montreux pour vous installer à Bâle l’été dernier. Pourquoi ce déménagement?

Honnêtement, la langue allemande nous manquait à ma femme et moi. Avant d’habiter à Montreux, j’ai résidé sept années à New York où j’étais forcé de parler anglais. Le problème, c’est que l’on n’est jamais capable de comprendre toutes les subtilités d’une langue étrangère et que les mots nous manquent lorsque l’on veut exprimer sa pensée. Nous avions donc envie de retourner en région germanophone, avant tout pour fréquenter les théâtres. Et de comprendre leurs spectacles dans leur intégralité!

Dès 1983, vous avez donné vos premiers sketches en français. Vous doutiez alors qu’ils puissent faire rire le public romand…

On m’a souvent déconseillé de me produire outre-Sarine parce qu’on imaginait que les Romands n’apprécieraient guère d’écouter un humoriste avec l’accent alémanique. Mais j’ai décidé quand même de tenter le coup. J’ai essayé une première fois de jouer mon numéro Le Donneur de sang en français pour la télévision en 1976. Pendant que je récitais mon texte, j’ai vu la caméra en face de moi se mettre à trembler. Je me demandais ce qu’il se passait! J’ai remarqué que la faute revenait au caméraman, qui était mort de rire!

L’humour est donc le même chez les Romands qu’outre-Sarine?

Oui, cela fonctionne exactement de la même manière! D’ailleurs, mes spectacles font tout autant rire à Munich ou à Hambourg. Leurs textes sont traduits quasi littéralement du suisse allemand vers le français ou le bon allemand.

Emil Steinberger photo.
Emil Steinberger.

Pour le public romand, l’accent alémanique d’Emil ajoute pourtant une touche d’humour à vos sketches…

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il s’agit d’un accent naturel! Je ne cherche donc pas à l’accentuer… En Allemagne aussi, lorsque je joue en bon allemand, on pense parfois que je me contrains à parler plus lentement ou à rouler davantage les «r». Pourtant je ne fournis aucun effort particulier!

Cela ne vous dérange pas que l’on puisse se moquer de votre accent?

Non, pas du tout! D’ailleurs de nombreux Allemands m’ont déjà confié qu’ils appréciaient écouter du bon allemand prononcé à la sauce alémanique. C’est-à-dire plus lentement et en prononçant bien chaque son. Pour eux, c’est de la musique!

Partout où vous vous produisez, vous faites salle comble. Pourtant rien ne vous prédestinait à la scène, vous qui avez débuté en tant que buraliste postal…

J’ai remarqué très vite que ce n’était pas une profession pour moi. Je n’étais parfois pas assez concentré et faisais de petites fautes de calcul. Le soir il fallait alors identifier où se situaient ces erreurs au moment de boucler la caisse… Ça pouvait prendre plus d’une heure!

Vos sketches ont donc une part autobiographique?

Non, je ne joue pas mon propre personnage (rires)! Mais il est vrai que je me suis inspiré des situations que j’ai pu observer lors de mon emploi de buraliste ou lors d’autres activités… En fait, j’ai l’habitude de réaliser des copies directes des gens de la vie de tous les jours. C’est pourquoi, je crois, mes sketches parlent à tout le monde.

Rolf Lyssy, réalisateur des Faiseurs de Suisses, a eu de la peine à vous faire accepter de jouer dans son film, votre première expérience au cinéma. Pourquoi cette réticence?

Si j’ai accepté, c’est uniquement parce que le scénario me plaisait et que je devais y incarner mon propre personnage d’Emil. Cela me paraissait donc mes cordes…

Emil Steinberger photo.
Emil Steinberger.

Après l’énorme succès de ce film, pourquoi ne pas avoir accordé plus de poids à votre carrière dans le cinéma?

En tant qu’acteur, on se trouve sous les ordres d’un réalisateur: il te dit comment bouger, où regarder, ce que tu dois dire… Je n’ai pas l’habitude d’avoir à suivre des directives. Je préfère la scène, où je reste complètement libre!

Jusqu’à quel moment imaginez-vous continuer à travailler?

J’aime toujours autant monter sur les planches et entendre rire des gens dans la salle. Le public émet des ondes positives qui se dirigent toutes jusque vers moi, au centre de la scène. J’y puise énormément de force! Impossible pour l’heure de déterminer où se situera le point final.

Pourtant, vous aviez décidé de mettre un terme à votre carrière en 1987… La scène ne vous a-t-elle pas manqué pendant ces quelques années de pause?

Non pas du tout! Après presque quarante ans de travail au théâtre ou au cinéma, j’avais besoin de m’arrêter. C’était une vie particulièrement intense et j’avais peur de commencer à me répéter. J’ai donc pris la décision à l’époque de déménager à New York pour être à nouveau un Monsieur «Nobody». Un anonymat qui m’a très bien convenu…

Emil Steinberger photo.
Emil Steinberger.

Cet automne, vous présentez votre nouveau spectacle Emil – noch einmal! Vous pouvez nous en dire un peu plus?

Il s’agira d’un programme mixte qui comprendra certains de mes anciens numéros, vieux pour certains de près de 50 ans. J’y aborderai aussi l’actualité, et raconterai des histoires tirées de mes différents livres. Mais je n’en dirai pas plus… Je préfère laisser la surprise aux spectateurs!

Est-il prévu également d’adapter le spectacle en français?

Je vais d’abord commencer par la Suisse alémanique et l’Allemagne. C’est déjà beaucoup de travail! La dernière fois que j’étais en représentation à Berlin, j’y suis resté deux semaines. Mais on me proposait d’y donner mon spectacle pendant un an! Aucune date n’est prévue pour l’heure en Suisse romande mais j’y ferai certainement un passage... Au moins pour faire mes adieux lorsque je déciderai de me retirer définitivement du monde du spectacle!

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Christian Schnur