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13 novembre 2015

iDéprime

Ma dépendance aux produits Apple est comparable à mon goût pour le chocolat (suisse, pas le Hershey’s de Pennsylvanie, jamais): encore sous contrôle, mais frôlant parfois l’addiction. Les longues soirées de novembre pour le chocolat. Et les veilles de Keynotes pour les nouveaux gadgets électroniques de la firme de Cupertino.

Enseigne Apple
Fossé galactique entre le buzz de chaque produit Apple (ici l'Apple Store de Soho) et le flop du film consacré au fondateur de la marque, Steve jobs, déprogrammé dans 2000 cinémas aux Etats-Unis, depuis sa sortie.

Je ne suis pas allé camper devant un Apple Store cette semaine pour acheter le nouvel iPad Pro. En revanche, je me suis précipité au ciné d’Union Square pour voir le film Steve Jobs, consacré à feu le charismatique et égocentrique boss de la marque à la pomme.

Deux raisons à mon enthousiasme. Je pouvais le visionner avant vous (sortie en Suisse prévue le 6 janvier 2016). Et surtout, je voulais tenter de comprendre le bide monumental qu’il connaît aux Etats-Unis, pour ne pas dire cataclysmique, dans tous les cas un succès inversement proportionnel au carton de chaque iBidule.

Les chiffres de la honte, d’abord. Alors que les prévisions annonçaient entre 15 et 19 millions de dollars de rentrées lors du premier week-end de projection, Steve Jobs en est à 16 millions de recettes après cinq semaines à l’affiche, pour un budget de production de 30 millions de dollars.

Le flop est tel que 2000 cinémas à travers le pays l’ont déprogrammé. Il est désormais diffusé dans 421 théâtres.

Le magazine financier MarketWatch (lien en anglais) s’est amusé à mettre ces nombres en perspective avec les performances de la marque. Il faut exactement 38 minutes à Apple pour réaliser 16 millions de chiffre d’affaires. Le film dure deux heures. Pendant ce temps, il se vend donc pour 54 millions de dollars d’iPad, MacBook et autres produits sur l’Apple Store.

Réalisé par Danny Boyle (Trainspotting, Slumdog Millionaire) et écrit par Aaron Sorkin (The Social Network, la saga de Facebook), Steve Jobs est un film, pas une biographie. Avec ses libertés éditoriales et artistiques. C’est du moins comme cela que je l’ai pris. Kate Winslet y incarne l’assistante marketing de Steve Jobs, joué par le fade-en-apparence mais très convaincant et si contenu Michael Fassbender, mention spéciale pour l’égocentrisme et l’ingratitude personnifiée.

Est-ce de là, d’ailleurs, que vient le malaise? L’iconique fondateur d’Apple qui a compté parmi les plus influents entrepreneurs de sa génération et a vraiment révolutionné l’informatique personnelle se montre sous ses facettes hostiles. Froissant, égoïste, affamé de reconnaissance.

Le film se concentre sur trois tableaux, les coulisses des Keynotes de 1984, 1988 et 1998, ses luttes d’influence, ses tensions stratégiques. Mais il aborde aussi le rapport difficile avec sa fille Lisa, dont il a mis du temps à reconnaître la paternité. Il y a, c’est vrai, dans Steve Jobs, peu de place pour dérouler ses succès. Mais n’ont-ils pas été déjà suffisamment montrés?

Sous le vilain, j’ai vu un homme passionné par la perfection avec une vision limpide de la trace qu’il veut laisser et dont rien ne parvient à l’écarter. Mes voisins américains qui désertent les salles obscures sont-ils repus de cette rabâchée success story? Ou vivent-ils mal le fait que l’on écorche injustement un de leurs héros? Il me faudra quelques plaques de chocolat pour comprendre.

Notes pour plus tard: acheter l’iPad Pro.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez