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7 janvier 2013

«Ich spreche kein Französisch!»

Les Alémaniques tourneront-ils le dos au français? Dans les médias, le sujet revient régulièrement sur le tapis, sur un ton parfois alarmant. Faut-il vraiment s’en inquiéter?

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L'apprentissage des langues nationales vu par Maret.

Le désamour des Alémaniques pour la langue de Molière s’affiche partout. Fait avéré ou simple impression? La réponse se doit helvétique: ça dépend des cantons!

Il y a d’un côté les régions alémaniques proches de la Romandie qui ont fait le choix d’enseigner le français comme première langue étrangère à l’école, dès la 5e année*. Il s’agit des deux Bâles, de Soleure, Berne, Fribourg et du Valais. L’apprentissage de la deuxième langue étrangère – l’anglais – débute lui en 9e année. Il est prévu que cet enseignement soit avancé de deux ans au cours des prochaines années. Le système sera donc similaire à celui qui prévaut ou qui va prochainement prévaloir dans les cantons romands, déjà ralliés autour du plan d’études romand. Les autres cantons alémaniques ont préféré enseigner d’abord l’anglais dès la 5e année, puis le français, à partir seulement de la 7e année.

Avec Harmos, des connaissances vraiment équivalentes?

Certains y voient une réelle menace pour le français. «Les vingt-six directeurs cantonaux de l’instruction publique s’étaient engagés en signant le concordat Harmos à ce qu’au terme de la scolarité obligatoire les connaissances soient équivalentes quel que soit l’ordre des langues étrangères enseignées, explique Peter Walther, responsable d’Ecoles et Sport à la ville de Bienne. Mais en réalité cela ne pourra pas être respecté! Ces jeunes auront à coup sûr de meilleures compétences en anglais.»

Ce que prévoit la scolarité obligatoire.

«Non, rétorque Sandra Hutterli, spécialiste des langues au Secrétariat général de la CDIP (Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique). Avec une intensification de l’enseignement de la langue qui commence en deuxième, c’est tout à fait possible!»

Pour Isabelle Chassot, présidente de la CDIP, le débat n’a plus lieu d’être:

Réduire la question de la cohésion nationale, de l’amour ou du désamour des langues nationales, au seul choix de la langue que l’on doit enseigner en premier dans notre pays est très théorique au vu de la réalité et nous ramène une dizaine d’années en arrière.

Isabelle Chassot poursuit: «Nous n’en sommes plus là aujourd’hui! Le défi auquel nous nous sommes attelés, c’est d’enseigner deux langues étrangères à partir de l’école primaire: une deuxième langue nationale et l’anglais. Beaucoup de cantons le font déjà, d’autres y travaillent. Et cela nécessite de gros investissements, des deux côtés de la frontière linguistique.»

La majorité est pour une deuxième langue

Si une deuxième langue nationale a gardé sa place dans les écoles primaires alémaniques (à l’exception d’Appenzell Rhodes-Intérieures, où les cours ne débutent qu’en 9e année), c’est grâce au peuple qui est apparu comme son fervent défenseur. Dans les cantons de Schaffhouse, Thurgovie, Zoug, Zurich et Lucerne, des initiatives populaires visant à ne conserver qu’une seule langue étrangère à l’école primaire ont en effet été vivement combattues. Elles avaient pour but de lutter contre «la surcharge de travail des élèves».

«Cet argument est faux, rétorque Virginie Borel, déléguée du forum du bilinguisme. A Bienne depuis 2010 nous avons des écoles bilingues. Elles sont composées d’un tiers de francophones, d’un tiers d’Alémaniques et d’une même proportion d’allophones. On remarque que ces derniers n’ont pas plus de difficultés à apprendre les deux langues, bien qu’ils en parlent déjà une autre à la maison.»

Malgré le net refus de ces initiatives, tous les esprits ne se sont pas calmés pour autant. Des initiatives parlementaires visant à repousser l’apprentissage du français fleurissent encore outre-Sarine. Elles émanent des milieux politiques ou de syndicats d’enseignants. On compte parmi elles le postulat de Christoph Ziegler, député au Grand Conseil zurichois. Il propose de dispenser des cours de français les élèves de 10e et 11e années qui rencontrent de trop grandes difficultés. Et le Vert-libéral d'expliquer:

Etant professeur de français, je remarque que c’est la discipline que les élèves craignent le plus. Si l’on met sur la balance les grands efforts qu’ils doivent fournir dans cette branche et l’utilité de celle-ci… Le jeu n’en vaut pas la chandelle!

«Une grave erreur, juge Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin. Aujourd’hui, un jeune qui réalise un apprentissage peut accéder à la maturité professionnelle ou gymnasiale s’il a pour projet d’entrer dans une haute école spécialisée ou universitaire. Mais les maturités exigent des compétences en langues étrangères. Cela ne serait plus le cas avec un tel système de dispenses! Un apprenti sur deux ne suit déjà plus de cours de langues. Les passerelles entre filières seraient ainsi rompues et je crains que ces élèves ne le paient très cher par la suite!»

«Cela ne doit jamais devenir une stratégie globale»

Une proposition qui cache pour certains une attaque ciblée du français. «Si un élève est plus doué pour les branches scientifiques, on peut imaginer le dispenser des langues étrangères pour renforcer ses compétences, admet Peter Walther. Cela doit être décidé au cas par cas, et jamais devenir une stratégie globale. Mais il y a également des élèves qui sont bons en langues et faibles dans d’autres disciplines!»

Je ne vois pas pourquoi s’en prendre en particulier au français.

Autour de ces débats, on réfléchit bien sûr à l’utilité des langues étrangères. Même si l’anglais est réputé comme un idiome plus facile à apprendre et qu’il occupe une place toujours plus importante dans notre société, les langues nationales restent les compétences les plus demandées sur le marché suisse. «Il est essentiel que les élèves soient formés à s’exprimer en plusieurs langues, conclut Olivier Maradan. L’économie helvétique est complètement imbriquée dans l’économie européenne et mondiale. Nos principaux pays d’exportation sont l’Allemagne, la France et l’Italie. Ceux-là mêmes qui parlent nos langues nationales! Et ce sont également les langues de la majorité des immigrés en Suisse.»

* Dans cet article, les années scolaires correspondent au concordat Harmos. Elles incluent donc dans le comptage deux ans d’école enfantine obligatoire. La 1re devient alors la 3e, la 2e la 4e, etc.

Auteur: François Maret, Alexandre Willemin