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17 septembre 2012

«Il est désormais plus facile de remplir un musée qu’un stade»

Directeur de la Nuit des musées de Lausanne et Pully, qui se tiendra le 22 septembre prochain, Denis Pernet affirme l’émergence dans le public d’une fringale de culture et de connaissances tous azimuts. A condition d’y ajouter un côté festif.

Denis Pernet devant l'affiche de la Nuit des musées
Denis Pernet dirige la Nuit des musées depuis le début de l’année.

Comment expliquer le succès de ces Nuits des musées partout en Suisse et en Europe. Les musées étaient-ils devenus à ce point inintéressants qu’il a fallu trouver cette ruse pour y amener des gens?

L’attrait de ces nuits réside selon moi dans la possibilité offerte aux gens de vivre les choses autrement. En se plaçant dans le monde de la nuit, en étant en dehors des horaires habituels. L’idée est de désacraliser le rapport qu’on peut avoir, ou que certains publics peuvent avoir, avec le musée. La nuit, ne sommes-nous pas tous un peu différents, avec une vision différente du monde? Pour la plupart d’entre nous, c’est un moment un plus «relax», plus festif, où l’on n’a pas les soucis de la journée.

Son importante fréquentation ne fait-elle pas que cette nuit soit le moment le moins confortable de l’année pour visiter un musée?

C’est en effet parfois le pire moment pour venir voir certaines expositions. Et c’est cela le paradoxe, la magie de cette manifestation. C’est une expérience collective, où la convivialité, le partage, le public qui déferle, sont aussi importants que la simple visite d’une exposition. Les gens ne viennent pas uniquement pour voir les expositions. Ils ne viennent pas uniquement profiter du billet à 10 francs pour vingt-quatre musées. Ils viennent partager une expérience commune.

Les hiérarchies se sont effacées entre culture savante et culture populaire.

Ce côté convivial, festif, n’est-il pas contradictoire avec la mission des musées, faite d’austérité, de rigueur scientifique, de savoir?

Les musées ont eu certes cette image mais nombre d’entre eux ont changé. En proposant par exemple des activités qui permettent de lier l’apprentissage, la découverte, avec un aspect ludique. Ce n’est pas parce qu’on aborde tel ou tel sujet de l’Antiquité romaine ou de la culture contemporaine que cela va être rébarbatif. Il s’agit au contraire d’une façon de se réapproprier notre culture. Les gens ont véritablement l’envie, la curiosité de découvrir les aspects de la culture scientifique, historique, artistique, tout en faisant un peu la fête. En s’amusant, on apprend mieux, beaucoup de théories pédagogiques vont dans ce sens. Même si bien sûr, un musée, ce n’est pas du pur divertissement, ce n’est pas le Luna Park.

Cette nuit fait-elle revenir durablement les gens dans les musées?

C’est bien le but. Faire venir d’abord des gens qui ne vont pas ou peu au musée et ensuite, qu’ils reviennent à un autre moment de l’année.

En dehors d’une Nuit des musées, verriez-vous d’autres façons de dépoussiérer ces institutions?

La clé, selon moi, c’est d’impliquer les gens dans les projets. Ainsi le projet «Accès-Cible» de la Nuit des musées vise des publics fréquentant généralement peu les musées, comme les personnes en situation de handicap, les jeunes en apprentissage ou les communautés de langue étrangère. En allant, par exemple, dans les écoles professionnelles expliquer la Nuit des musées, proposer aux apprentis de participer à des stages ou des montages d’exposition. Signalons cette année une très belle initiative avec des jeunes en situation de déficience intellectuelle, qui vont donner des visites guidées dans le cadre de l’exposition de l’architecte et artiste Yona Friedman à Archizoom. Ça va être une expérience magique, avec beaucoup de portes qui vont pouvoir être ouvertes. Ce ne sont pas des actions uniquement «envers», mais des actions «avec».

Pourquoi alors s’en tenir à une seule nuit?

Chaque année, de nombreux visiteurs participent à la Nuit des musées de Lausanne (ici au Musée de zoologie). Photo: Keystone/Dominique Favr
Chaque année, de nombreux visiteurs participent à la Nuit des musées de Lausanne (ici au Musée de zoologie). Photo: Keystone/Dominique Favre

«Les musées conservent le passé mais ce sont des éléments déterminants pour l’avenir.» Que vous inspire cette réflexion de la conseillère d’Etat vaudoise Anne-Catherine Lyon?

J’irais même plus loin, je dirais que les musées nous permettent de comprendre nos origines, d’imaginer notre avenir. Aujourd’hui les gens ont soif de culture, mais d’une culture au sens large. Aussi bien la culture populaire que certaines musiques de jeunes, etc. Le public est de plus en plus intéressé par les lieux d’exposition. Il est plus facile aujourd’hui de remplir un musée qu’un stade. La culture est vraiment entrée dans les mœurs, les hiérarchies se sont effacées entre culture savante et culture populaire.

S’il fallait ressortir quelques manifestations phare de cette Nuit 2012?

Il y a des classiques qui reviennent d’année en année, comme le jeu de l’orpailleur au Musée cantonal de géologie. Avec des baquets d’eau remplis de sable, quelques pépites cachées et les enfants qui vont tamiser l’eau comme des chercheurs d’or. Ce jeu a connu un immense succès. L’année où le musée a voulu proposer autre chose, on a frôlé l’émeute. Cette fois, il y aura en plus quelques pierres semi-précieuses pour les quel­ques chanceux qui pourront tomber dessus et les emporter. Un autre classique: la dégustation d’insectes au Vivarium de Lausanne, avec cette fois la participation d’un grand chef. Je mentionnerais aussi le Clavilux de Jonas Heuer au Mudac, un orgue visuel qui projette des rayons de lumière. Ou encore des chorégraphes qui vont s’emparer du Musée historique de Lausanne dans les salles de l’Ancien Evêché. Et puis la projection d’un film muet exceptionnel au Musée de l’Elysée, The Unknown de Tod Browning, qui date de 1927, et qui sera mise en musique et accompagnée par un musicien français contemporain.

Denis Pernet: «En s’amusant, on apprend mieux.»
Denis Pernet: «En s’amusant, on apprend mieux.»

Tod Browning que l’on retrouvera également à travers des photos…

Oui, dans une exposition de photos de Freaks. C’est un peu un de mes coups de cœur, j’adore ce film, censuré à sa sortie parce qu’il employait de véritables monstres de foire jouant leur propre rôle. Un film qui pose la question de la différence et la réponse n’est pas évidente. L’exposition de l’Elysée montre les photos du tournage et les photos d’exploitation qu’on mettait dans les vitrines des cinémas pour donner au public l’envie de voir le film. En l’occurrence, ça a été le contraire puisque toute l’Amérique en 1932 a été choquée.

La Nuit lausannoise a créé des envies à Genève. Vous craignez la concurrence ?

Bien que Lausannois, j’ai fait toute ma carrière à Genève, je connais donc bien le microcosme genevois. Une nuit des musées, je sais qu’ils en rêvent. L’an dernier Sami Kanaan, le nouveau conseiller administratif en charge de la Culture à Genève, est venu visiter notre Nuit des musées, c’est un signe. Vu la richesse des institutions qu’on trouve à Genève, ce serait une manifestation magnifique. Mais je ne vois aucune rivalité ni concurrence. Comme dans d’autres domaines, l’arc lémanique gagne à être complémentaire. Plus il y aura d’offres culturelles entre Genève et Villeneuve, plus cette région sera florissante.

Un mot sur les billets d’entrée…

Comme chaque année, ils sont des objets à collectionner. Elise Gagnebin-de Bons, une jeune artiste à découvrir, a créé le billet pour les adultes. Dans un jeu d’inversion des valeurs, le billet enfant, gratuit, est l’œuvre d’une artiste très connue: Sylvie Fleury. Il s’agit d’un pendentif en métal avec une phrase découpée au laser, Yes to All. Un slogan qu’elle a beaucoup utilisé dans son travail et qu’on peut rattacher à la philosophie zen. Dans le cadre de la Nuit des musées, cela devient un billet qui vous permet de naviguer dans vingt-quatre musées et dans le réseau de transports publics. Yes to All à l’origine, c’est bêtement le message d’une boîte de dialogue d’un programme informatique. Sylvie Fleury s’est dit que c’était un peu à l’image de la société aujourd’hui, où les critères de jugement ont changé, où l’on est plus ouvert. On retrouve ici les philosophies orientales, où on l’est plus enclin à accepter les choses comme elles sont. Et à dire Yes to All .

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Loan Nguyen