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11 juin 2012

«Il faut d’urgence nous repenser»

Economiste et spécialiste de la finance réputé, Philippe Dessertine dresse des pistes vers de nouveaux paradigmes économiques et sociaux. Car il y a urgence.

Gros plan de Philippe Dessertine
Philippe Dessertine: "Notre niveau de vie s'est bâti en partie sur du vent". (Photo: David Ignaszewski/Koboy)

Comment définiriez-vous ce que vous nommez la décompression?

En quelque sorte, le passage à l’âge adulte de la mondialisation. Les crises économiques successives dont nous ne sommes pas encore sortis montrent combien nous allons dans le mur. La planche à billets, les dettes qui se rajoutent aux dettes, ce n’est plus possible. De plus en plus de citoyens comprennent que notre niveau de vie s’est bâti en partie sur du vent, et qu’il n’est pas exportable aux milliards d’individus des pays émergents. Cette accumulation d’erreurs, je l’appelle la compression de l’économie. Il est maintenant urgent d’en venir à la décompression.

Le Vert allemand Joschka Fischer rappelle que la dépression a souvent mené à la guerre en Europe. Et milite, pour l’éviter, une européanisation de la dette via les fameux euro bonds, les euro-obligations. Votre avis?

A court terme, c’est en effet la seule solution pour éviter l’éclatement de la zone euro qui produirait un effondrement de l’économie. Simplement, l’Allemagne ne peut pas l’assumer toute seule. Il faudra une autre locomotive et c’est la France: elle ne doit pas abandonner ce rôle et encore moins devenir un wagon. Et pour cela, elle doit commencer par la rigueur et assainir ses finances publiques. L’Europe va avoir la responsabilité de mettre en place de véritables plans Marshall pour les pays les plus touchés. Parce que cela prendra du temps, comme en Espagne, pour sortir de cette logique de croissance sans issue, fondée notamment sur le développement immobilier.

Vous ne faites donc pas partie de ceux qui estiment que l’euro peut être abandonné, ne reposant pas sur des bases économiques et politiques suffisamment saines?

Je pense l’inverse. Dès l’après-guerre, dès le départ, le fondement de l’Europe consiste à permettre à des pays plus pauvres d’échanger librement avec les plus riches. Un pas de plus a été franchi avec l’euro, événement sans précédent de création d’une monnaie ex nihilo. Qui a d’ailleurs coûté très cher, l’équivalent de cent programmes Apollo, et qui n’a pu être réalisé que grâce à une croissance très forte. Le but n’était rien de moins que d’éviter le retour de la guerre, toujours provoquée par une absence de liberté dans la circulation des marchandises et des hommes. Et ensuite par des différences trop fortes entre des pays voisins. Notre destin ne peut être que commun.

Pour Philippe Dessertine, il faut entièrement repenser notre mobilité. La voiture, par exemple, contribue aux dégâts climatiques et représente une bonne partie de la dette d’un ménage.  (Photo: Reuters/John Kolesidis)
Pour Philippe Dessertine, il faut entièrement repenser notre mobilité. La voiture, par exemple, contribue aux dégâts climatiques et représente une bonne partie de la dette d’un ménage. (Photo: Reuters/John Kolesidis)

Reste qu’il y a eu de jolis dérapages...

Oui. Le principal a été de laisser les pays les plus faibles se développer par l’accroissement de leur dette, et non par des compensations financières. Une dette folle sans les pousser à se restructurer, notamment fiscalement. Ce n’est pas une erreur de conception européenne. Mais de fonctionnement, ce qui est très différent.

Mais au fond ce problème de la dette n’est-il pas mondial?

D’abord, il ne touche pas les pays émergents. C’est un problème occidental, avec en tête de liste les Etats-Unis: beaucoup de leurs Etats sont surendettés, mais protégés par l’Etat fédéral et la puissance du dollar. En Europe, de par la jeunesse de notre monnaie unique, chaque Etat finance sa dette. Et les plus faibles se trouvent désormais sous l’eau. Si demain la Californie devait se financer toute seule, elle serait dans la même situation.

La dette n’est-elle pas consubstantielle de l’économie moderne?

En soi, elle n’est pas mauvaise. C’est un modèle économique qui permet à un jeune couple d’acheter une maison avant d’avoir économisé suffisamment. Parce que l’on estime que durant sa vie active il aura la capacité de remboursement du prêt. La dette doit donc toujours être reliée à la perspective de création de richesse de celui qui emprunte. L’économie occidentale a perdu cette logique de création de richesse ultérieure. Elle a émis toujours plus de dette tout en créant de moins en moins de richesse.

Il est de bon ton d’accuser la finance dans cette dérive...

C’est le vecteur qui a amené la catastrophe. Mais c’est le politique qui a voulu un développement sans contrôle de la dette. Malheureusement, cette volonté est toujours là. Tant que l’on émet des liquidités de manière folle comme les Américains, par définition cela débouche sur une finance au diapason. On n’a pas suffisamment tiré les leçons de l’été 2011. Un krach basé sur des mécanismes identiques: l’émission de liquidités par les banques centrales à des taux très faibles, contraignant la finance à du profit à court terme. L’été dernier, les investisseurs se sont rués sur les marchés européens parce qu’il y avait du risque et donc de l’argent à se faire. Puis, lorsque le danger est devenu patent, ils sont partis en masse, provoquant l’effondrement des marchés. Il faut donc pallier ce dérèglement à sa source, du côté des banques centrales.

Les Américains continuent d’émettre des quantités démentes de liquidités.

Et la spéculation?

C’est la conséquence de la surliquidité, qui la crée. Les Américains continuent d’émettre des quantités démentes de devises, parce qu’ils considèrent que leur chômage et leur consommation sont plus importants que la stabilité des économies mondiales. Les pays émergents ont souligné avec raison le côté égoïste de cette attitude.

Donc, la finance, les banques, ce ne sont pas les grands méchants?

Vision absurde. Faire marcher la planche à billets d’un côté et jeter un regard effarouché sur la finance folle de l’autre, c’est de l’hypocrisie. De plus, répondre aux défis qui nous attendent ne se fera pas sans investissement. Et que je sache, c’est le boulot de la banque, de la finance: collecter de l’épargne et la réinjecter dans l’économie.

Et pourquoi ne pas tout simplement continuer à vivre à crédit?

D’abord, encore une fois, parce que c’est impossible si l’on ne crée pas parallèlement de la richesse. Qu’on le veuille ou non, cette dernière provient de plus en plus des pays anciennement pauvres comme l’Inde ou la Chine. Pas de choix pour les pays occidentaux, donc: il faut arrêter de vivre au-dessus de ses moyens.

Philippe Dessertine: «En Europe, chaque Etat finance sa dette. Et les plus faibles se trouvent désormais sous l’eau.» (Photo: AP Photo/Thanassis Stavrakis)
Philippe Dessertine: «En Europe, chaque Etat finance sa dette. Et les plus faibles se trouvent désormais sous l’eau.» (Photo: AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Mais le monde politique sort alors son arme fatale: le retour de la croissance. Vous n’y croyez pas?

Elle ne reviendra pas en Europe. On crée des hypothèses de croissance pour ne pas avoir trop à rembourser de dettes publiques. Mais on va dans le mur. Et cela remet en cause, selon moi, un modèle qui n’est plus fondé sur la création de richesse, mais sur la seule consommation. Selon la logique américaine. D’où, en plus, un second mur juste derrière celui de la dette: le dysfonctionnement du modèle de consommation occidental qui ne peut être étendu à toute la planète. Les scientifiques nous le disent depuis longtemps. La remise en cause de l’économie autour de la dette me paraît, à cet égard, une chance: elle nous oblige à repenser notre mode de vie et notre manière de consommer.

Reste que cela va coûter beaucoup d’argent, demander d’importants sacrifices aux populations occidentales...

Oui, mais c’est cela ou la catastrophe annoncée. Nous avons vécu au-dessus de nos moyens, notre niveau de confort est condamné par l’état même de la ­planète. Il faut se laisser interpeller par ­l’incohérence climatique, et changer de paradigme.

En tant qu’économistes, nous devons intégrer la géopolitique

Et pourquoi ne pas abandonner en chemin la Grèce?

La finance et l’économie doivent arrêter de fonctionner en vase clos, se basant sur des modèles considérés comme quasiment de la physique. En tant qu’économistes, nous devons intégrer la géopolitique. Et se souvenir qu’il s’agirait de mettre en dehors de l’Europe un pays sur- armé dans l’une des zones les plus sensibles du monde, et dans ce qui a souvent été le creuset des guerres continentales et mondiales.

Beaucoup de vos confrères pensent que continuer à consommer évitera une augmentation dramatique du chômage, le début de la récession et d’éventuels troubles sociaux. Pas vous?

Je propose plutôt une remise à plat de notre fonctionnement. Regardons ce qui n’est pas extensible au reste du monde. Après la consommation, prenons un autre exemple: l’hypermobilité. La voiture, c’est un cas d’école: d’abord à travers les dégâts climatiques qu’elle engendre, et aussi parce qu’elle représente le premier budget de la dette d’un ménage occidental après le logement. Elle se trouve donc au cœur des deux problèmes en même temps. Il convient de réfléchir au fonctionnement du travail, de la vie sociale, des entreprises.

Des pistes?

Un accent important mis sur les ­nouvelles technologies de communication, qui permettent dans beaucoup de domaines le travail depuis chez soi, en est une.

Tout en faisant, écrivez-vous, attention à la tentation du protectionnisme…

Le repli sur soi n’est jamais une solution. En politique comme en économie, c’est la plus sûre marche vers le risque de graves troubles. Il faut se souvenir des années 1930, et de ce qui a amené Hitler au pouvoir. Par ailleurs, la mondialisation permet aux pays pauvres de se développer. C’est, il faut le rappeler, sa première finalité: faire en sorte que les pays pauvres le soient un peu moins. Mais en revenant aux coûts réels du transport, totalement sous-évalués de nos jours, pour réfléchir au bien-fondé des modes de production et ne pas tomber dans des délocalisations artificiellement avantageuses. C’est une question d’équilibre.

A nous de donner l’exemple?

Oui, l’Occident doit montrer la voie. Aller expliquer aux pays émergents qu’ils ne doivent pas faire comme nous depuis plusieurs décennies ne peut être entendu. D’autant que même les pays émergents ont encore fort à faire avant de réellement devenir consommateurs: six cents millions de Chinois vivent encore sous le seuil de pauvreté! C’est notre responsabilité de pays riches dont le modèle proposé au monde dysfonctionne que d’en changer. Cela commence. De plus en plus de citoyens appellent à un nouveau modèle, à se poser les vraies questions. Il est plus que temps.

Et c’est possible?

Je le crois. Regardez le Japon, troisième puissance économique mondiale, qui décide de tirer les conséquences de la tragédie de Fukushima et de renoncer au nucléaire, en arrêtant les climatiseurs et les escaliers roulants. Comme pour rappeler que l’énergie électrique ne se produit pas à n’importe quel prix. C’est un signe fort.

Auteur: Pierre Léderrey