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10 août 2015

«Ne jamais dire qu'un jeune est foutu»

Michel Lachat, président du Tribunal des mineurs du canton de Fribourg, prendra sa retraite à la fin du mois. Retour sur trente et un ans de carrière face à ces «sales gosses» qu’il aime tant.

Michel Lachat
Michel Lachat quittera la présidence du Tribunal des mineurs de Fribourg le 31 août prochain.

Comment se sent-on à quelques jours de la retraite? On compte les heures?

Oh, non! Mais je suis peut-être davantage soucieux de terminer mon travail, car mon objectif est que mon successeur n’hérite pas d’une pile de dossiers à défricher. Je n’ai jamais eu de retard, c’est ma carte de visite. C’est pour cela que je ne prends pas de longues vacances.

Vous voulez dire que vous ne vous êtes jamais arrêté en plus de trente ans de carrière?

J’ai quitté une seule fois le bureau pendant trois semaines pour me rendre en Australie, une semaine pour assister à un congrès et deux semaines de visites avec mon épouse. Le reste du temps, mes vacances se résumaient à la semaine de carnaval et quelques visites au Canada dans ma belle-famille. S’absenter à l’époque était assez compliqué pour les juges d’instruction, car nous ne bénéficiions pas de la technologie actuelle. Par exemple, pendant mes vacances passées en Suisse, je téléphonais tous les jours depuis une cabine à ma secrétaire à 8 h et à 17 h. J’étais l’homme qui connaissait le mieux l’emplacement des cabines téléphoniques de Suisse romande! (rire)

Le métier a évolué, mais vous êtes resté un juge à l’ancienne...

C’est vrai et j’assume tout à fait ce qualificatif. Avec Jean Zermatten, qui a été mon mentor et avec lequel j’ai participé à la fondation de l’Institut international des droits de l’enfant, à Sion, nous incarnons une autre façon de travailler. Cela ne veut pas dire que les juges d’aujourd’hui ne font pas bien leur job et sont moins efficaces, mais ils vivent avec leur temps, qui favorise la société des loisirs et la vie de famille.

Vous êtes l’un des premiers à avoir entrouvert les portes de la justice des mineurs au public en vous exprimant dans les médias. La justice se doit d’être transparente?

Oui, et lorsque je l’ai fait, en laissant notamment assister l’équipe télévisée de Temps présent à certaines audiences, beaucoup de mes collègues ont été surpris de mon audace! Cela montre à quel point nous sommes méfiants dans notre milieu. J’espère que d’autres juges s’ouvriront pour expliquer notre travail, même si le huis clos, en droit des mineurs, reste un principe à respecter.

Michel Lachat

Qu’est-ce qui a fondamentalement changé en plus de trente ans de carrière?

Le tournant, c’est évidemment l’adoption par l’ONU de la Convention relative aux droits de l’enfant en 1989. En effet, le statut de l’enfant a été modifié: jusque-là, l’enfant n’était qu’un simple objet de droit à la place duquel on pensait, parlait et décidait.

Depuis cette date, tout a changé. le mineur est devenu une personne à part entière, qui décide et doit être entendue.»

Et ces gosses? Sont-ils plus violents qu’avant comme on l’entend souvent?

Non, et les statistiques tendent à le prouver: la délinquance chez les jeunes a baissé depuis 2010 et pourtant on en parle davantage! A l’approche des élections, certains politiciens jouent avec la peur des gens. Il ne faudrait tout de même pas oublier que le comportement des jeunes est le reflet de la société. Dans les stades ou dans certaines manifestations de rue, les auteurs des incivilités ne sont pas les gamins de 12-15 ans, mais bien leurs aînés qui saccagent et s’adonnent à des actes de violence. Idem chez les politiciens: lorsqu’ils s’agressent verbalement, voire physiquement, ils donnent le ton. Alors, arrêtons de demander aux jeunes d’être des modèles et montrons l’exemple en tant qu’adultes.

Ces jeunes n’ont donc pas tout faux…

Non, et pourtant de tout temps, on a mis leur parole en doute, car ils dérangent. Les adultes comme les juges se trompent parfois et certains parmi ces gosses sont peut-être plus à même de savoir ce dont ils ont besoin. Vous savez, de tout temps, on a critiqué la jeunesse. Dans la Grèce antique, Socrate et Platon disaient déjà: «Il n’y a plus de jeunesse!» Dans mon bureau, je ne vois passer que ceux qui dérapent, mais ils ne représentent qu’un faible pourcentage. On oublie de dire que la jeunesse se porte bien dans notre pays.

MIchel Lachat

Le portrait du petit délinquant a-t-il évolué en trente ans?

C’est vrai, les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup plus vifs, car ils sont nés avec les smartphones et internet. Le type de délits s’en est par conséquent trouvé modifié. A l’époque, on ne filmait pas de bagarre ou une fille à la poitrine dénudée avec son smartphone pour l’envoyer sur internet, et les insultes via les réseaux sociaux n’existaient pas, mais on volait et on se battait déjà au couteau.

Vous parlez beaucoup d’absence de cadre quand vous évoquez ces jeunes. Certains parents sont-ils incapables?

Oui, j’ose le dire: il y a des parents incapables ou dépassés. Quand certains d’entre eux me disent: «Prenez mon gamin, moi je n’en peux plus, c’est fini», je suis bouleversé.

Désirer un enfant implique des joies, mais aussi des responsabilités qu’il faut assumer.»

Vous ne comprenez pas qu’ils n’en puissent plus?

D’un côté, je les comprends car devoir gérer un enfant multirécidiviste est particulièrement épuisant. Cependant, un parent n’a pas le droit de baisser les bras et doit lutter avec son enfant. Il pourra aussi compter sur différentes aides sociales, médicales, psychologiques, etc., tout en conservant son rôle de père et de mère.

La justice des mineurs donne l’impression d’être plus clémente que celle des adultes, de chercher davantage de circonstances atténuantes.

C’est un leurre! Certes, les sanctions prévues par le code des adultes sont plus sévères, mais ceux-ci ne rencontrent, au contraire des mineurs, pas souvent un magistrat. Cette confrontation pour un jeune représente en elle-même déjà une épreuve de taille! Au surplus, je suis loin d’être un juge réputé clément. Mais l’objectif du droit des mineurs est d’empêcher l’enfant de récidiver et de l’aider à construire son avenir. Pour chaque cas, le juge fait donc du sur-mesure.

Michel Lachat

Vous ne manquez donc pas d’imagination…

Elle est débordante. Il m’est arrivé de condamner des jeunes à des promenades dominicales avec un prêtre et ça a marché! Un gamin qui met le feu, je l’envoie chez les pompiers. Il commence par dire: «Génial, je vais aller sur la grande échelle!» Mais l’après-midi, lorsque, au moment de la rédaction, il doit expliquer pourquoi il a mis le feu et s’excuser auprès de ses parents, le ton change. Ceux-là ne récidivent jamais!

Qu’est-ce qui vous a donné le plus de satisfaction en tant que juge?

Le jeune qui vous dit: «Vous m’avez sauvé.» C’est une grande satisfaction, mais je lui précise tout de suite que c’est avant tout grâce à ses efforts qu’il s’en est sorti. Notre rôle est de tendre la perche, parfois de façon dure.

Vous avez été le pionnier de la médiation dans votre canton, mais certains vous reprochent d’avoir privilégié le dialogue à la sanction. Avez-vous le sentiment d’avoir été parfois trop gentil?

La médiation, ce n’est pas être gentil, c’est un outil supplémentaire offert à la justice, mais elle ne la remplacera jamais. Certes, si cette procédure aboutit, l’auteur mineur ne sera pas sanctionné disciplinairement. S’excuser devant une grand-maman qui lui dit: «Mon seul plaisir était d’aller à la messe le dimanche matin mais je n’ose plus sortir depuis que tu m’as volé mon sac» n’est pas anodin et fait réfléchir l’auteur aux conséquences de son acte.

Vous prônez la médiation tout en étant à l’origine de la prison pour mineurs de Palézieux. Enfermer un jeune, ce n’est pas forcément un mal?

Non, il y a parfois nécessité, mais la prison doit rester une solution de dernier recours et les séjours être les plus courts possible.

Neutraliser les multirécidivistes et les personnes dangereuses dans un centre fermé, mais éducatif, permet, dans certains cas, de les responsabiliser, voire de les sortir de l’impasse.»

Cette justice du dialogue plutôt que punitive n’est-elle pas condamnée à disparaître? On le voit déjà avec le débat sur la réintroduction chez les adultes des courtes peines.

Je suis convaincu qu’elle demeurera et que la justice des adultes l’adoptera à sa sauce. Pour certains types d’infractions, comme les querelles de voisinage, dialoguer reste le meilleur remède à la récidive. Il faut savoir faire la paix. Concernant la réintroduction des courtes peines privatives chez les adultes, je suis favorable à cette sanction qui demeure la décision la mieux appropriée dans de nombreux cas.

Si vous n’aviez qu’un mot à dire à ces jeunes qui se retrouveront un jour devant la justice, ce serait lequel?

Espoir et courage! Espoir, car on peut toujours s’en sortir. Courage, car le chemin est difficile.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre