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17 octobre 2016

Il redonne vie aux sécateurs abîmés

A bord de son camping-car transformé en atelier mobile, le Vaudois Maurice Rossier sillonne les routes pour réparer et réviser les outils de taille des agriculteurs, viticulteurs et paysagistes de Suisse romande.

Maurice Rossier sillonne la campagne de Suisse romande avec son atelier roulant.

En 2017, j’arriverai à l’âge de la retraite. Mais je ne compte pas arrêter toute activité professionnelle pour autant:je vais simplement alléger mon emploi du temps…» C’est qu’il a la bougeotte, Maurice Rossier! Voilà seize ans qu’il sillonne les routes helvétiques au volant de son camping-­car transformé en atelier, histoire d’offrir une seconde vie aux cisailles et sécateurs des paysagistes, arboriculteurs et viticulteurs de Suisse romande. N’hésitant jamais à répondre à l’appel d’un client désemparé devant son outil en rade, même si cela implique un détour important, filant parfois du fin fond du Valais à la campagne genevoise, avant de regagner ses pénates dans la Broye vaudoise.

«Mon record, c’est 460 kilomètres en une journée! Et en moyenne, j’en parcours 40 000 par année.» Aujourd’hui, cap sur la région de Monthey (VS). Le sémillant sexagénaire doit y assurer la maintenance des trois sécateurs électriques d’un paysagiste, en prévision de la saison de la taille qui débute fin octobre. Nous le rejoignons donc en cette fraîche mais ensoleillée matinée d’automne à Lucens (VD), son lieu de résidence, pour embarquer à bord de son imposant véhicule. «Il s’agit de mon huitième camping-car. Celui-là, je l’ai depuis deux ans.»

Si le Vaudois – pure souche, précise-t-il – avale d’importantes distances au cours d’une journée, pas question toutefois pour lui de rouler à la vitesse de l’éclair. Et aux austères autoroutes, il préfère les chemins de traverse.

Comme ça, je passe par de jolis coins!»

Ce n’est donc qu’à Puidoux (VD) qu’il se résoudra à s’engager sur la voie rapide en direction du Valais. Nous ayant permis auparavant de nous imprégner de la campagne vaudoise et de découvrir le charmant lac de Bret, sublimé par le large pare-brise panoramique du véhicule. «On habite quand même un beau pays!»

Maurice Rossier aime la vie, et ça se sent. Victime d’un accident de travail en 1999 – une porte de garage lui est tombée sur le dos – il se voit contraint d’abandonner son activité de forgeron-mécanicien sur machines agricoles et de fermer les portes de son atelier de Commugny (VD). Mais il ne se laisse pas abattre pour autant. «Dans ce genre de situation, il faut se relever tout de suite, sinon on rouille, on ne fait plus rien. Heureusement, ce n’est pas dans mon tempérament.»

Service à domicile

Profitant de son statut d’agent indépendant pour le fabricant neuchâtelois de sécateurs et cisailles Felco, le sexagénaire décide alors de proposer un nouveau service à ses clients: le déplacement à domicile. «Ainsi, ils ont moins de temps à attendre avant de récupérer leurs outils. Et j’essaie de répondre à leur appel le plus vite possible.» Une mobilité et une flexibilité largement appréciées par les arboriculteurs et vignerons de Suisse romande. «Un climat de confiance s’est instauré, et nombre d’entre eux sont devenus des amis.»

Nous voilà d’ailleurs arrivés chez son client du jour. «Il est absent ce matin, mais nous avons convenu qu’il laisserait ouverte la porte de ses locaux.» Sur place, nous retrouvons Marlyse Vibert, qui travaille depuis trois ans avec Maurice Rossier et reprendra une partie de l’activité de ce dernier lorsque l’heure de la retraite aura sonné. «Avec le nombre de commandes qui augmentait, je n’arrivais plus à suivre, raconte le sexagénaire. A présent, nous nous répartissons le travail et les déplacements. Aujourd’hui, nous sommes venus tous les deux, puisqu’il y a trois outils à réviser.»

Garé tout près de l’entrée du paysagiste, le camping-car se transforme en un clin d’œil en atelier, avec comme plan de travail la cuisine et la table à manger. Quant au matériel, il est consciencieusement stocké dans les divers espaces de rangement du véhicule. «Rien ne doit traîner durant les voyages, sinon tout risque de valdinguer!

Au début, j’utilisais des fourgonnettes, mais en hiver, il y faisait trop froid. Ici, avec le chauffage, c’est tout confort.»

Dans des conditions si agréables, il ne reste plus qu’à se mettre au boulot! Chacun de leur côté, Maurice Rossier et Marlyse Vibert se lancent dans l’inspection des sécateurs électriques à réviser. «Au bout de 400 000 coups, la machine nécessite une vérification», expliquent-ils. Et de démonter les appareils, graisser les joints, nettoyer les boîtiers, aiguiser les lames, contrôler le circuit électrique, remplacer les pièces trop abîmées. «Parfois, le plus délicat, c’est de remonter les sécateurs. Il ne s’agirait pas de se retrouver avec une vis qu’on aurait oublié de replacer, s’amuse Marlyse Vibert. Elle peut compter sur le soutien et l’œil avisé du vétéran, qui n’hésite jamais à dispenser ses sages conseils: «J’ai dû en manipuler des milliers!»

Une bonne humeur à toute épreuve

Après une pause déjeuner dans le restaurant du coin, les deux compères reprennent le travail. «Aujourd’hui, pas le temps pour une sieste! Mais
je profite parfois du lit de mon camping-car. Notamment lorsque j’ai de longs déplacements à effectuer: en cas de fatigue, je peux me reposer.» Avec lui, l’éclat de rire n’est jamais loin. Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer avec minutie…

15 h. Les trois appareils sont comme neufs. Le temps de remettre à zéro leurs compteurs à l’aide d’un ordinateur, de les déposer dans les locaux du paysagiste et de tout ranger, nous repartons sur les chemins. Pour un très court trajet cette fois, puisque nous nous rendons dans les environs d’Ollon (VD), de l’autre côté de l’autoroute. Rendez-vous chez Sylvain et Agnès Gerber, un couple d’agriculteurs et lombriculteurs. Pour tailler ses rosiers, Madame envisage l’acquisition d’un nouveau sécateur électrique: l’ancien est devenu trop dur à manipuler, et la tendinite guette.

Dans ce havre de verdure perdu au milieu des champs, Marlyse Vibert lui présente le dernier modèle Felco. Et après avoir coupé non seulement quelques branches sèches de rosier, mais aussi d’épaisses pousses au pied de son peuplier, Agnès Gerber se laisse rapidement convaincre. L’heure de l’apéritif approchant, nous nous attablons autour d’un jus de pomme et d’une roulade maison.

C’est le moment que je préfère dans la journée, plaisante Maurice Rossier. Quand on finit le travail, on est souvent invité au carnotzet.

Comment refuser un verre de vin à un vigneron? Ça ne se fait pas! Et c’est l’occasion de discuter avec les clients, de s’intéresser à ce qu’ils font. Je me rends compte que chacun a une façon bien spécifique de tailler ses arbres ou ses vignes.» Lui qui apprécie tellement le travail de la terre, n’a-t-il jamais songé à devenir agriculteur? «Mon oncle avait un domaine viticole, raconte-t-il. J’aurais bien aimé le reprendre, mais cela n’a pas été possible.» En revanche, voilà cinq ans qu’il exploite avec une bande de copains un vignoble en Tunisie. «Du coup, j’y vais plusieurs fois par an.»

Une vie bien remplie

La journée touche à sa fin. «Elle n’était pas trop chargée. Mais pendant la saison des vendanges et de la taille, entre octobre et avril, le rythme est parfois très soutenu! Nous devons notamment nous occuper de pannes, de cordons électriques coupés (un classique!), de lames cassées. Durant cette période, il est important de réagir rapidement. Le reste de l’année est plutôt consacré à la maintenance et à la vente, ainsi qu’à la présentation des produits dans les comptoirs et les foires.»

Ce soir, une fois que Maurice Rossier sera revenu à Lucens, il devra encore s’occuper de sa facturation, dresser l’inventaire des accessoires utilisés, commander des pièces à l’usine.

C’est une vie bien remplie, admet-il. Mais mes enfants sont grands et je suis divorcé. Avec une famille, ça aurait été plus compliqué.

Je suis toujours sur les chemins. Cela dit, c’est sympa de pouvoir travailler sur des lieux différents. Et ça me fait découvrir la Suisse!»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Laurent de Senarclens