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28 novembre 2016

Il y a une vie au cimetière

Le cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne, a été conçu pour favoriser également les promenades paisibles et les découvertes. Résultat: la faune et la flore s’y épanouissent.

Paolo Fornara (à gauche) et Didier Perret (à droite) ont réfléchi à la façon de faire prospérer la faune et la flore au cimetière.

Ici, chaque saison a son propre charme et sa beauté, s’exclame avec enthousiasme Paolo Fornara, chef d’équipe au sein du cimetière du Bois-de-Vaux, à Lausanne. Les gens viennent d’ailleurs régulièrement prendre des photos et s’y promener. C’est une ambiance particulière, certes, mais paisible et bienfaisante.» Preuve en est la faune qui y prospère, puisque les jardiniers se retrouvent régulièrement nez à museau avec un hérisson ou un écureuil.

Il y a deux ans, il y avait un terrier avec sept renardeaux, s’émerveille pour sa part Didier Perret, chef de l’Unité des cimetières. On voit aussi des canards, des hérons et, il y a deux semaines encore, un martin-pêcheur s’est perché au bord d’un bassin.»

Afin de favoriser la vie du cimetière, l’équipe d’entretien préserve certaines zones de prairie et a placé, ici, un nichoir à oiseaux – le cimetière abrite vingt-trois espèces d’oiseaux, dont des sittelles torchepots et différentes sortes de mésanges qui viennent nicher dans cette maisonnette – et là, trois ruches. «On les a posées il y a cinq ans et c’est un collègue qui s’en occupe.» Plus loin, un hôtel à insectes. «On y trouve surtout des abeilles sauvages: elles sont plus résistantes au froid, elles sont munies d’ailes plus dures que leurs cousines domestiques et peuvent donc voler même s’il ne fait pas beau.»

Une réflexion approfondie

Mais elle a également procédé à une réflexion approfondie sur tout le processus d’entretien du terrain. Ainsi, l’eau de pluie – «non calcaire et dépourvue de molécules suspectes» – est soigneusement recueillie, puis utilisée pour produire 500 litres d’extraits fermentés de plantes «faits maison» par an.

«Nous utilisons entre autres de l’ortie et de la consoude,

explique Paolo Fornara. L’ortie produit de l’azote qui fortifie les végétaux et améliore la fertilité du sol, tandis que la potasse contenue dans la consoude aide à régler la circulation de l’eau dans les plantes.»

Gazon, plantes annuelles et bisannuelles ainsi que feuilles mortes sont également conservés, puis compostés et stérilisés pour être ensuite utilisés comme terreau partout dans le cimetière. «Ici, on s’autogère totalement», remarque Didier Perret, tandis que Paolo Fornara souligne l’importance de montrer que c’est possible de le faire: «Quand mes deux autres collègues chefs d’équipe et moi-même avions soumis ce projet il y a cinq ans, personne n’y croyait. Mais maintenant, les résultats parlent pour nous!»

Entre réglementation et émotionnel

En 2014, le Service des parcs et domaines de la Ville de Lausanne a obtenu l’homologation, et donc l’autorisation de vendre l’extrait fermenté d’ortie au public. Elle propose aussi toute une gamme de produits naturels, qui permet aux gens de prendre soin des tombes tout en respectant l’environnement.

On cultive également des plantons de légumes bio, que les personnes intéressées peuvent acquérir dans notre magasin de fleurs.»

Ainsi, certains chouchoutent la dernière demeure d’un proche en y cultivant de petites tomates ou des coloquintes aux nuances vives. Mais attention, il n’est pas possible de faire n’importe quoi, avertit Didier Perret: «Le cimetière est régi par les préceptes de son concepteur Alphonse Laverrière, très précis et rigoureux, datant du temps de sa construction et auxquels on ne peut pas déroger. De plus, le lieu a été inscrit comme bien culturel suisse d’importance nationale: les infrastructures et la structure paysagère ne peuvent donc absolument pas être transformées.»

Par ailleurs, le contexte forcément très émotionnel ne favorise souvent pas le dialogue avec les familles et le consentement à certains changements. Les jardiniers du cimetière doivent donc faire preuve d’inventivité et d’un brin de psychologie pour introduire n’importe quelle modification environnementale, toute minuscule et nécessaire soit-elle. Le buis, par exemple, a été la proie de deux grandes maladies très virulentes en 2007. Le problème, c’est que le règlement du cimetière stipule que chaque concession doit être entourée d’une bordure de buis, justement… «Nous avons donc dû trouver un végétal de substitution, visuellement très semblable, puis convaincre les gens de remplacer les Buxus par de nouvelles espèces végétales», explique Paolo Fornara.

Même souci avec les rosiers tiges à grosses fleurs, extrêmement prisés des familles des défunts, mais très sensibles aux maladies. «Nous devions pulvériser environ 1500 litres de pesticide par an, ce n’était vraiment pas recommandé pour l’environnement, souligne le chef d’équipe. Quand nous avons décidé d’arrêter, nous avons dû prouver aux proches qu’il était tout aussi intéressant de choisir d’autres variétés, certes à plus petites fleurs plus simples, mais très résistantes et parfumées, et qui permettent une belle floraison en juin, avec un beau feuillage sain jusqu’aux premiers gels. L’idée est d’arrêter certaines plantations, mais en proposant toujours une alternative.»

Fertilité retrouvée

Ennemies numéro un des jardiniers, les mauvaises herbes ont également dû être gérées différemment par souci environnemental. C’est ainsi qu’en 2010, les produits chimiques de synthèse ont été abandonnés, au profit d’un entretien totalement différent des zones de verdure. «Le cimetière fait 25 hectares et exige des soins permanents, souligne Didier Perret. Vous imaginez ce que cela représentait comme quantité d’herbicide? Nous avons donc dû repenser totalement notre manière de procéder, afin que le cimetière conserve malgré tout toujours un aspect digne et propre.»

Ainsi, les espaces engazonnés entre les tombes et les haies sont élargis lors de la réaffectation d’une concession, permettant le passage de petites tondeuses électriques. Par ailleurs, les tombes qui ne sont plus entretenues sont maintenant systématiquement habillées d’une toile perméable, recouverte de copeaux de bois provenant de restes de coupes. Avec de grands avantages à la clé:

Ce revêtement est joli et empêche les mauvaises herbes de pousser,

détaille Paolo Fornara. Il retient également l’humidité et facilite le travail d’arrachage des quelques pousses qui pointeraient quand même entre les copeaux. Par ailleurs, il suffit de cinq minutes pour enlever ces derniers avec une brouette, dans le cas où quelqu’un désirerait réentretenir la tombe.» Enfin, les espaces entre les tombes sont recouverts de BRF (bois raméal fragmenté). Ce dernier contient peu de lignine et de cellulose, et est donc peu toxique pour le terrain. En se désagrégeant, il favorise la création d’humus et dynamise la vie microbienne.

Résultat: «Depuis quatre ans, on assiste à une sorte d’explosion de la nature, s’enthousiasme Paolo Fornara. Beaucoup d’arbustes et hortensias ont repris de la vigueur, les bordures de buis qui sont encore en place retrouvent de la résistance, et on voit dorénavant beaucoup de crapauds, de tritons, de grenouilles. Et les escargots de Bourgogne prolifèrent maintenant en quantité dans les zones de prairies.»

C’est ainsi que les jardiniers recommandent à tout un chacun de venir flâner ici au gré des allées: la nature s’y fait belle en toute saison, incitant à l’observation et à l’émerveillement. «Cela vaut la peine de venir découvrir les lieux à différents moments de l’année, car l’endroit se transforme visuellement à chaque fois, souligne Paolo Fornara. Même en hiver, c’est magique sous la neige. Et à Noël, les gens viennent poser des bougies, c’est très beau de voir toutes ces lumières au crépuscule.»

Texte: © Migros Magazine / Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Christophe Chammartin