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8 juillet 2013

Ils murmurent à l’oreille des vaches

Parce qu’on les laisse toujours plus libres, les bovins retrouvent leur instinct naturel de troupeau et de protection de leurs petits. Du coup, les éleveurs apprennent de nouvelles techniques pour les approcher. Le public pourrait en prendre de la graine.

Pour faire fuir 
les vaches: agitez 
de haut en bas les bras écartés.
Pour faire fuir 
les vaches: agitez 
de haut en bas les bras écartés.

A reculons. Il s’approche à reculons de La Belle. Sans la regarder. Toujours en lui tournant le dos, il va jusqu’à s’appuyer de tout son poids contre le flanc de l’animal, à la hauteur de l’épaule. En lui flattant l’échine et en lui parlant doucement. Imposante vache de quelque 700 kilos, La Belle ne bronche pas d’une corne.

Etienne Junod n’est pas Robert Redford. Ce n’est pas à l’oreille des chevaux, mais des bovins que le Vaudois parle. Et son mentor, c’est plutôt Temple Grandin, une autiste américaine mondialement réputée pour ses travaux sur l’élevage des animaux.

Il sait lire le comportement des bêtes et se mettre à leur place pour mieux les approcher. Son but, c’est de limiter le stress, mauvais pour les animaux comme pour les produits qui en découlent. Et accessoirement le nombre d’accidents. Car ces animaux sont aussi lestes qu’ils sont lourds. Spécialement des pattes arrière.

Formateur, Etienne Junod donne des cours aux éleveurs via le Service de prévention des accidents agricoles de Moudon (SPAA). Cet organisme en distille depuis 2007 et récolte un grand intérêt de la part des éleveurs. Cet été, il lance également une campagne de sensibilisation auprès du public susceptible de se retrouver en face d’un troupeau de bovins, à côté de chez lui ou en randonnée.

«L’animal redevient comme avant»

Parce que chez les vaches, le naturel revient au galop. «Avec la stabulation libre, notamment, on laisse de l’espace à l’animal. Alors il le prend», explique Etienne Junod. «L’animal redevient comme avant quand il vivait dans les steppes. Avant, on avait cinq ou dix vaches et elles étaient attachées la plupart du temps, sauf deux fois par jour pour la traite. Maintenant elles sont tout le temps libres. Les troupeaux s’agrandissent aussi, comprenant les vaches-mères, les veaux et aussi un taureau. Leur instinct revient.» Pas un instinct agressif. Juste protecteur: les vaches défendent leurs veaux.

Du coup, les approcher se complique. «Il faut apprendre à parler vache, à les aborder autrement, selon Etienne Junod.

Les animaux ne perçoivent pas le monde comme nous; déjà parce qu’ils ont un autre angle de vision.

Selon lui, il y a deux types d’animaux sur terre. Ceux qui ont les yeux en face et ceux qui les ont sur les côtés de la tête. Les premiers, comme l’être humain, le loup, l’ours, le chat, sont des prédateurs. Les seconds, des proies. «C’est très fonctionnel. Si on s’avance vers une vache sans un minimum de précaution, elle pensera qu’elle va se faire bouffer. Elle va essayer de fuir. Ou de nous foncer dessus si elle ne peut pas fuir.»

A cause de leur vision de profil, les ruminantes sont effrayées par les mouvements brusques qui leur font l’effet d’un stroboscope de discothèque. Et elles réagissent au regard. C’est pour cela qu’il vaut mieux éviter de braquer les yeux sur elles. Même avec des jumelles!

Josquin Pasquier, qui attrape ses bêtes en zieutant ailleurs, assure:

On ne regarde plus nos vaches de la même manière, au sens propre comme figuré.

Avec sa femme Séverine, il s’occupe d’une exploitation bio de vaches salers: quelque 25 mères, dont La Belle, leurs veaux et un imposant taureau à Hauteville, en Gruyère. «Les vaches de cette race montrent un instinct de troupeau et de protection des veaux très fort. Ces bovins font tout tout seuls: les mères vêlent sans l’aide d’un être humain – d’ailleurs elles ne veulent pas qu’il soit là –, le taureau, toujours au milieu du troupeau, fait son travail de reproducteur sans insémination artificielle.»

Pour Josquin Pasquier, il faut travailler avec cet instinct. Quand il veut attraper un veau pour un soin, il sait qu’il ne lui sert à rien de vouloir le sortir du troupeau pour l’amener seul à l’étable. Il y conduira tout le cheptel pour s’en occuper.

Masquer un œil de la vache à l’aide de sa main permet de calmer une vache.
Masquer un œil de la vache à l’aide de sa main permet de calmer une vache.

Ces nouvelles techniques, il les utilise tous les jours. Il a aussi appris à calmer ses bêtes, en leur pressant des endroits particuliers: le point d’équilibre au creux de l’épaule, l’épi de poils qu’elles portent en haut de leur dos, derrière une oreille ou à la base de la queue, là où leur maman les léchait quand elles n’étaient que de jeunes veaux en train de téter. Leur masquer un œil de la main fonctionne également.

Tout comme la voix. «Chez les humains, 7% de la communication passe par les mots, 55 par le langage non verbal, 38% par l’intonation de la voix, affirme Etienne Junod. Pour les vaches, c’est pareil.»

Leur parler?

Je leur dis qu’elles sont belles, que je les aime bien. C’est important d’être sincère. Les vaches fonctionnent beaucoup à l’odorat. Le pire, pour elles, c’est l’odeur de l’adrénaline. Si j’ai peur, ça va être la corrida!

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Christophe Chammartin