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4 juin 2012

Ils nous parlent de Gottlieb Duttweiler

Des personnalités de la politique, de l’économie et de la culture, de même que le président de la Direction générale de Migros, nous disent en quoi le fondateur de Migros était un personnage d’exception.

Monika Weber en gros plan
Monika Weber, ancienne conseillère aux Etats (Photo: Lukas Lehmann)

«Gottlieb Duttweiler ne craignait rien ni personne»

Ancienne conseillère aux Etats sous les couleurs de l’Alliance des indépendants, Monica Weber explique pourquoi la vision du fondateur Migros est encore actuelle.

Vous rappelez-vous encore le jour du décès de Gottlieb Duttweiler?

Bien sûr, j’avais 19 ans. Ses funérailles ont d’ailleurs été au cœur de toutes les conversations. Ma mère était une coopératrice et une cliente Migros convaincue. Toutefois, on cachait les sacs du distributeur lorsqu’on allait dans les petits magasins du village. L’inverse n’était pas vrai. Migros était ouverte et accueillante.

Vous n’avez toutefois pas caché vos courses longtemps puisque vous êtes devenue membre de l’Alliance des indépendants (Adi), le parti créé par Gottlieb Duttweiler…

Exactement. C’était une année plus tard. L’élément déclencheur a été une série de conférences données par des politiciens de l’Adi comme Ruedi Suter, William Vontobel et Walter König.

Qu’est-ce qui vous a fascinée dans ce mouvement?

La personnalité de Duttweiler. Les conférenciers ont exposé ses idées, son travail. J’ai été conquise. J’entendais aussi pour la première fois à cette époque des phrases qui m’ont accompagnée durant toute ma vie.

Par exemple?

Cette citation: «Le plus fort doit être au service du plus faible.»

Un communiste aurait pu en être l’auteur?

Non, justement pas! Un communiste se serait fondamentalement opposé à celui qui est économiquement fort, au riche. Or, Duttweiler n’avait rien contre les riches. Au contraire, il l’était lui-même. Il entendait cependant lier cette richesse à la responsabilité que chacun endosse vis-à-vis de celles et ceux qui vont moins bien.

Avez-vous trouvé dans la pensée de Duttweiler une forme de convergence spirituelle?

Oui. Jusqu’à ce jour encore, je partage à 100% ses convictions politiques et sociales. Lorsque, dans les années 1970, j’ai milité pour l’instauration d’un surveillant des prix, j’ai constaté que Dutt­weiler avait déjà déposé une motion identique – avec le même contenu!

Gottlieb Duttweiler était aussi un patron de la vieille école…

Il était un meneur, pas un patriarche. Lors de la votation sur le vote des femmes en 1959, seule l’Adi de Duttweiler, les communistes et les sociaux-démocrates étaient aux côtés des femmes. De surcroît, dans ses publicités, le fondateur de Migros a été un des premiers à s’adresser directement aux «ménagères intelligentes». A l’époque, ce discours était révolutionnaire.

Le capital social sous-tend toutes les idées de Duttweiler.

Comment décririez-vous Gottlieb Duttweiler à un jeune d’aujourd’hui?

C’était un visionnaire et un battant. Il s’engageait toujours sans compter s’il était convaincu par un projet. Il n’a pas hésité à fonder Migros en dépit d’une forte concurrence. Il brada du cidre et créa une raffinerie. Par le biais d’Hotelplan, il a donné un coup de pouce manifeste au Tessin. Surtout, il ne craignait rien ni personne. Il était pourtant constamment attaqué et ne disposait pas de soutien. Pour la gauche, il représentait un entrepreneur trop à droite. Et, pour la droite par contre, il était trop à gauche. En réalité, comme il s’appuyait sur son propre programme, cela lui était simplement égal.

Quel programme?

Le capital social! Cette idée sous-tend tous les autres projets.

Mais qu’entendait-il exactement par ce fameux concept?

La conviction que l’économie doit aussi contribuer au bien commun. Elle doit être au service du pays tout entier – et non uniquement à celui d’un petit nombre d’actionnaires.

Aujourd’hui, on appelle cela la «corporate social responsibility», notion qui figure dans les principes directeurs de toutes les grandes entreprises…

Oui. Je regrette seulement qu’on ait de la peine à comprendre cette notion et donc à la concrétiser. Duttweiler, lui, était convaincu qu’une adhésion volontaire constituait un argument déterminant. L’une de ses maximes dit ceci: «La volonté est le prix de la liberté.»

On pourrait penser que la liberté s’acquiert gracieusement…

Ce n’est pas le cas. Si je tiens à la démocratie comme système étatique et à ses principes de liberté, je ne peux pas penser qu’à moi. Je dois énergiquement m’engager pour le bien commun.

En somme, le capitalisme est vu comme le moyen d’atteindre un but.

Oui, mais il s’agit d’un capitalisme qui place l’homme au centre. «Le capitalisme doit être purgé de l’appât du gain»: encore une magnifique maxime parfaitement d’actualité!

S’est-on parfois posé la question au sein de l’Adi de savoir ce qu’aurait pensé Gottlieb Duttweiler de tel ou tel sujet?

Oui, absolument. Lorsque les Verts ont fait leur apparition, un grand débat a éclaté à propos de la manière dont Duttweiler aurait empoigné le thème de la protection de l’environnement. Comme au sein d’autres formations, les opinions ont été très diverses.

Beaucoup disent aujourd’hui que les Verts libéraux seraient les héritiers de l’Adi…

Je ne peux rien dire, car personne ne sait ce que les Verts libéraux veulent!

Chaque obstacle lui permettait de devenir meilleur et plus fort.

Imaginons que Gottlieb Duttweiler fasse ses courses dans un magasin Migros en 2012. Qu’en penserait-il?

Il éprouverait sans doute beaucoup de plaisir à constater que, au prix où ils sont vendus, les articles Migros continuent à nourrir le sentiment agréable qu’ils permettent d’obtenir davantage que ce que l’on suppose. Il se réjouirait sans doute aussi des informations très complètes qui figurent sur les articles et qui renseignent sur leur composition précise ou encore sur leur nombre de calories par 100 grammes. Enfin, il s’étonnerait peut-être de constater que les prix ont disparu des emballages...

Où relevez-vous encore des traces des valeurs défendues par Gottlieb Duttweiler?

Duttweiler a été un pionnier et, aujourd’hui, beaucoup de ses géniales innovations sont passées dans l’usage commun. Pour moi, dans le foisonnement de ses idées, le Pour-cent culturel Migros demeure une des plus tangibles. Essayez donc d’imaginer une Suisse sans Pour-cent culturel Migros, c’est-à-dire sans l’Ecole-club, sans le festival de danse Steps ou sans les Eurocentres. A ce propos, savez-vous pourquoi il a lancé ce dernier projet?

Sans doute pour que le plus grand nombre de gens puissent apprendre facilement les langues étrangères?

Oui, mais au-delà de cet aspect, il était convaincu que le dialogue entre les peuples était un facteur important pour la société tout entière. Son idée relevait quasiment d’un plan pour la paix. En même temps, via les Concerts-clubs, il a permis l’accès à la musique classique à de simples travailleurs. Magnifique!

Dans un premier temps, il s’agissait quand même de trouver les moyens pour financer le Pour-cent culturel?

Oui, et cela représentait évidemment un effort énorme. Mais le fondateur de Migros était convaincu que ses collaboratrices et collaborateurs l’accepteraient, car cet argent était mis au service d’un but supérieur. Pour lui, chaque obstacle constituait d’ailleurs une occasion salutaire de devenir encore meilleur, encore plus fort.

Aujourd’hui, le slogan de Migros – M comme meilleur – reprend d’ailleurs cette idée…

Exactement. C’est bien la preuve que les idées de Gottlieb Duttweiler sont toujours d’actualité. L’entreprise a le privilège incroyable de disposer d’un père fondateur de cette trempe. A juste titre, l’ensemble de ses collaboratrices et collaborateurs Migros peuvent en être réellement fiers.

Un entrepreneur audacieux et humaniste

Pour Herbert Bolliger, président de la Direction générale de Migros, Gottlieb Duttweiler était un touche-à-tout de talent.

Comment décrire correctement un visionnaire comme Gottlieb Duttweiler en si peu de lignes? Tant de livres, de thèses de doctorat – et même un film! – lui ont déjà été consacrés. Il est vrai que, comme peu d’autres, l’homme a marqué de son empreinte la vie de la Suisse et le quotidien de ses habitants, s’engageant en faveur des consommatrices et consommateurs et allant en dernier ressort jusqu’à leur faire cadeau de l’œuvre de sa vie. Pas étonnant donc qu’il a été désigné, après Albert Ein­stein, comme la personnalité la plus importante de l’histoire du pays.

Les raisons du succès de Migros sont nombreuses. Mais la première est bien évidemment à chercher du côté de Gottlieb Duttweiler lui-même. Le commerçant zurichois a fondé Migros en 1925. Sa recette? Un assortiment réduit, de grandes quantités achetées, les prix calculés au plus juste et juste ce qu’il faut de marketing. Au moyen de ses camions-magasins, il a livré aux ménagères zurichoises du sucre, du riz, du café, des pâtes et du savon.

Dès le début, l’essor de Migros fut spectaculaire. Après une année déjà, un premier magasin est ouvert à Zurich, suivi d’autres, à Saint-Gall et à Bâle, puis en Suisse romande, en 1932. Dès la première moitié des années 1930, Migros était présente dans la majorité des cantons. En 1934, il a fondé une fabrique de corned beef, proposé une nouvelle lessive, vendu du lait condensé un tiers meilleur marché que la concurrence et lancé une raffinerie à Meilen (ZH).

Lorsque ses adversaires ont voulu s’interposer contre l’expansion de Migros, il s’est lancé personnellement dans la politique. Avec l’idée de s’engager pour le bien-être de la population et les droits des consommateurs, il a créé l’Alliance des indépendants (Adi) et été élu au Conseil national. Pendant de nombreuses années, il a aussi exercé une activité d’éditeur, exprimant à travers des centaines d’articles et de chroniques ses visions de l’entreprise, de la société et de la politique.

Durant cette période de grande créativité, il n’existait quasiment aucun secteur économique pour lequel l’infatigable entrepreneur n’ait pas formulé une idée nouvelle. En 1935, via Hotelplan, il s’est lancé sur le marché du voyage. De plus, il a développé sa propre industrie, et alors que la guerre n’était pas terminée, il a ouvert l’Ecole-club. Puis, il s’est lancé dans le domaine des livres avec Ex Libris et dans celui des carburants avec Migrol. Avant d’ajouter à cette palette d’activités les assurances et la banque. Lorsque Gottlieb Duttweiler est décédé, il y a exactement 50 ans, il laissait à ses clients, devenus depuis lors des coopérateurs Migros, une entreprise valant plus d’un milliard et qui occupait déjà 18 500 collaborateurs.

Gottlieb Duttweiler a révolutionné le commerce de détail suisse. Il s’en est pris aux cartels de la distribution et des producteurs. Il a introduit le concept du self-service et a toujours placé l’intérêt des consommateurs au centre de ses préoccupations. Travaillant sans relâche, il n’hésitait pas à téléphoner le dimanche matin à ses subalternes pour leur faire part d’une nouvelle idée. Et s’il se montrait parfois sévère, il savait reconnaître le travail bien fait et féliciter ses collaborateurs. Comme l’exprimait GD – ses initiales au sein de la communauté Migros – en 1954: «A la force du poignet et indépendamment de la concurrence, nous devons pouvoir offrir chaque jour à nos chères clientes la meilleure qualité au prix le plus bas.» Une formulation simple et exigeante…

Si Migros constitue un miroir de la Suisse, Gottlieb Duttweiler représente, lui, un condensé des meilleures vertus entrepreneuriales. Il était visionnaire, passionné, solidaire, généreux, honnête, correct. Et peut-être plus important encore: il aimait les gens.