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16 mars 2014

Quand la Suisse se bétonnait un avenir glorieux

Les années 50 et 60 ont vu la mise en route de travaux de titans: barrages, autoroutes, stations de ski. Un ouvrier, un aumônier et une cantinière se souviennent.

Cristiano Colpo, ancien mécanicien sur machines, chantier de l'autoroute A1 Genève-Lausanne
Cristiano Colpo, 75 ans, ancien mécanicien sur machines, a œuvré à la construction de l'autoroute A1 entre Genève et Lausanne.

Dans le silence des montagnes abruptes, l’œuvre insolite de l’homme se manifeste comme un défi.» La voix off d’un mémorable documentaire de Claude Goretta consacré à la construction du barrage de la Grande- Dixence suffirait à le rappeler. Les années cinquante et soixante ont marqué la Suisse de travaux de titans dont les réalisations rythment encore notre quotidien un demi-siècle plus tard.

En montagne, outre l’érection des barrages, ce sera l’équipement de stations de ski. En plaine, les tracés des premières autoroutes. Trois témoins de ces temps glorieux rassemblent leurs souvenirs.

Cristiano Colpo, 75 ans, mécanicien sur machines, chantier de l’autoroute A1

Cristiano Colpo, tout à droite sur la photo (photo: LDD), sur l’une des machines de chantier qu’il conduisait lors de la construction de l’A1 Genève-Lausanne.

«Là, torse nu, c’est moi.» Cristiano Colpo, 75 ans, alias Beppino ou Pompon, montre la photo où on le découvre en jeune homme juché sur un bulldozer. C’était lors de la construction de l’A1 entre Genève et Lausanne. Arrivé le 23 février 1960 en fin d’après-midi à Nyon, le 24 au matin il était au travail. Il a gardé le bulletin de sa première paie: 2,67 francs de l’heure.

C’est un homme de son village, dans la province de Vicenza, employé déjà dans une entreprise nyonnaise de travaux publics, qui l’avait fait venir. Arrivé en tant que manœuvre, Cristiano Colpo parvient immédiatement à se faire engager comme mécanicien sur machines. «J’avais pas tout à fait fini mon apprentissage en Italie, il me manquait deux ou trois mois, mais je m’en fichais pas mal.» Malgré des débuts difficiles où il doit improviser face à des engins de chantier qu’il n’a jamais vus, bientôt aucune machine n’a de secret pour lui.

Dès qu’il y avait un malade sur le chantier de l’A1, c’est moi qu’on appelait pour le remplacer.

Les conditions de travail dans les années soixante n’étaient évidemment pas celles d’aujourd’hui. «Ceux qui travaillaient à la pelle et à la pioche, c’était vraiment la pelle et la pioche. Aujourd’hui les petites machines de chantier remplacent l’ouvrier qui n’a plus guère qu’à nettoyer la route derrière.»

Près de Chavannes, se souvient-il, il y avait les baraquements des ouvriers qui construisaient l’autoroute. «Un couple leur faisait la cuisine, ils avaient de l’eau chaude, des douches.» Des conditions selon lui meilleures que celles qu’il a connues au début comme saisonnier en appartement.

On s’entassait, cinq lits par chambre, tête contre tête et même un qui dormait dans la cuisine. Il n’y avait que de l’eau froide. Et dans le bâtiment une seule toilette pour quinze. Il fallait faire la queue pour y aller.

Pour cuisiner aussi: «A 9 heures du soir, des fois, certains n’avaient pas encore mangé.» D’autres pourtant étaient encore plus mal lotis. «Nous au moins on avait un potager, on pouvait se chauffer un peu.» Cristiano Colpo se souvient de trois Siciliens qui, eux, habitaient «dans le grenier, 50 degrés en été, -15 en hiver. L’eau gelait.»

Personne ne se plaignait pourtant. Beppino, lui, ne s’en sortait pas si mal dans cette vie précaire.

On n’était que des garçons à la maison et ma mère m’avait appris à tricoter, coudre, repasser, cuisiner. En Suisse, je repassais pour les copains de chantier, je me faisais payer bien sûr. 50 centimes par chemise.

L’un de ses rares mauvais souvenirs, c’est l’arrivée en train à Brigue: «Là on était traités comme du bétail, on vous prenait le passeport, on devait passer à la visite médicale, prise de sang, avec une petite lame, et après tous à poil, moi ça allait je faisais du foot, j’avais l’habitude, mais certains ne voulaient pas se déshabiller, ils avaient honte ou je sais pas quoi, c’était surtout difficile pour les femmes, imaginez la gamine qui a 20 ans, la mémé qui en a 60.» Certains étaient refoulés après l’examen du sang et des poumons: «On en voyait qui pleuraient.»

Cristiano Colpo raconte encore que, comme la plupart des ouvriers de l’autoroute, ceux de son village sont rentrés aussitôt l’ouvrage terminé. «Ils vivaient comme vivent les migrants. Ils travaillaient jusqu’à ce qu’ils pouvaient se construire une maison en Italie. Ils ne sortaient pas le soir, ils fumaient des moitiés de cigarettes pour les rallumer plus tard.» Tandis lui, après une semaine et sans parler un mot, avait déjà des amis suisses et une bonne amie et n’a pas laissé passer un samedi sans courir les bals:

Avec l’argent des souliers que j’ai usés à danser, je serais riche.

Gabriel Pont, 97 ans, aumônier des chantiers

Le chanoine Gabriel Pont.
Le chanoine Gabriel Pont.

Personnage de légende en Valais, le chanoine Gabriel Pont, 97 ans, commence par évoquer son enfance anniviarde – «sept frères et sœurs, quatre vaches. J’étais toujours à l’écurie.»

C’est sans préméditation qu’il deviendra aumônier de chantiers. Lors du percement du tunnel du Saint-Bernard, puis au barrage d’Emosson:

J’étais à l’hospice, au col, je me suis dit il faut aller dire bonjour aux ouvriers. Je suis descendu à Bourg-Saint-Pierre. A l’hospice, ils ne m’ont plus revu.

Aujourd’hui, le tunnel à travers la montagne continue de l’impressionner. «Une grande œuvre, réalisée incognito par des ouvriers qui venaient de partout.» Quand on lui demandait ce qu’il faisait là, il répondait: «Moi? Rien.» Histoire de décevoir ceux qui s’attendaient «à des sermons et de la morale». Alors que son travail consiste très vite à résoudre les difficultés concrètes qui peuvent se poser aux ouvriers. «Des problèmes avec leurs bonnes amies, leurs familles, leurs enfants, le travail, les directeurs, l’Etat, les gendarmes…»

Quand il s’agissait d’entreprendre une démarche auprès de l’administration des chantiers, l’ecclésiastique n’était pas de trop. «Il y avait là des gens qui méprisaient les ouvriers. Moi j’écoutais leurs histoires, je les accompagnais, sinon personne ne les aurait entendus.»

Pour un clandestin algérien, il inventera même un nom, un âge, une origine et un état civil fictifs sur la base desquels il obtiendra d’une ambassade des papiers officiels.

Gabriel Pont se souvient d’un groupe particulier de travailleurs.

Des prisonniers qu’on mettait là pour leur fin de peine.

Un jour l’un d’entre eux s’approche du chanoine et lui dit. «Toi, si t’es pas un con, viens avec moi.» Il s’agissait d’obtenir un papier pour l’assurance maladie. Dans les bureaux du chantier, le rond-de-cuir ne veut rien savoir. L’ouvrier s’empare alors de la machine à écrire, «une grosse Remington», et s’apprête à la fracasser sur le crâne de son interlocuteur. Le chanoine parvient in extremis à retenir son geste.

Autre situation scabreuse: deux «dames» débarquent sur le chantier, venant d’Italie. Gabriel Pont les avertit que la direction a déjà téléphoné aux gendarmes. Les deux professionnelles s’en vont aussitôt. Peu après l’ecclésiastique se retrouve face à un groupe de travailleurs pas franchement amicaux: «J’ai vu quelque chose briller, puis senti un frôlement près de mon habit.» Un poignard a été lancé qui vient se ficher contre la porte où se tenait la chanoine.

Le barrage d’Emosson a été construit entre 1967 et 1975. (Photo Keystone)

Le chantier du Saint-Bernard terminé, Gabriel Pont est nommé curé de Martigny-Bourg. Mais bientôt un homme du chantier du barrage d’Emosson vient le trouver, lui explique que leur aumônier a jeté l’éponge. Le chanoine hésite, puis décide de cumuler les fonctions: il multipliera les allers et retours entre sa paroisse et le barrage. Les débuts sont chaotiques. Le premier jour, un dimanche, il improvise une messe dans un baraquement. Pour un seul participant, qui s’en va au bout de dix minutes. L’aumônier se rend ensuite au réfectoire, salue un par un les ouvriers. Il n’aura droit qu’à une réponse: «Fais pas le fou!» Mais peu à peu la confiance s’installe.

Ils ont vu que j’étais acceptable, que je ne venais pas les embêter. C’est ça le miracle. Ne rien faire, ne rien demander, être là. Ce sont eux ensuite qui décident.

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens