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30 juin 2014

Ces Romands séduits par Londres

Artistes ou traders, pères de famille ou célibataires, les Romands s’exportent volontiers dans la ca­pi­tale britannique, attirés par le dyna­misme de cette ville où l’on ne s’ennuie jamais.

Karin Pittier près d'un pont de Londres
Karin Pittier ne pensait rester à Londres qu’un temps: «Une fois que vous y êtes établi, difficile
d’en repartir.»
Une jeune femme en train de prendre l'apéro sur la terrace.
Sur le toit du Madison rooftop terrace, un groupe d’expatriés helvétiques s’est donné rendez-vous.

La porte de l’ascenseur de verre s’ouvre sur une foule en costume-cravate et tailleurs. Il est 19 heures et, sur le toit du Madison rooftop terrace (lien en anglais), l'afterwork bat son plein. Traders et cols blancs de la City se pressent dans le dernier endroit où être vu, un verre de chardonnay à la main, le dôme de la cathédrale Saint-Paul en guise de décor. Au milieu du brouhaha, un petit groupe se détache. Ici, on ne parle ni business ni finance, mais géographie suisse.

«Moi je suis de Sion», avance avec un accent qui ne trompe pas Karin, infirmière de 34 ans, venue s’installer à Londres il y a un an et demi. Il y a aussi Sophie la Jurassienne qui travaille depuis dix mois dans une ONG de la place, Laurent le Nyonnais ou encore Sabrina la Zurichoise qui a suivi son petit ami parisien dans la capitale anglaise l’an dernier.

Comme de nombreux Suisses – ils étaient plus de 30 000 à être établis au Royaume-Uni en 2012, la plupart à Londres –, ils ont décidé de tenter leur chance dans la métropole britannique. Par amour ou pour des raisons professionnelles, parce qu’ils avaient envie de changement et de nouvelles expériences. Trentenaires, quadras ou à peine sortis des études, pères de famille ou célibataires, actifs dans le monde de la finance, de l’art ou du social, tous tiennent le même discours: à Londres, tout est possible.

Stimulante et dynamique, la ville est le terrain de jeu de nombreux créatifs. A l’instar d’Antoine, bijoutier de 44 ans parti de La Chaux-de-Fonds il y a treize ans. Aujourd’hui marié et papa de deux enfants, il ne quitterait Londres pour rien au monde. Tout comme Joël, sociologue et journaliste indépendant de 42 ans qui a débarqué outre-Manche voici dix ans.

London calling? Sans aucun doute. Dans l’anonymat de la city, certains ont besoin de se retrouver le temps d’une soirée «pour faire des trucs fun!» Ils ont donc rejoint un groupe d’expatriés suisses qui organise régulièrement des rencontres dans des lieux hype de la ville... comme le Madison! Joël et Antoine, implantés depuis plus longtemps, ont eu le temps de tisser des liens tant avec des ressortissants d’autres pays que des Anglais. Aucun n’envisage pour l’heure de revenir vivre en douce Helvétie.

L’Angleterre, Karin Pittier en est amoureuse depuis l’adolescence.

J’adore cette culture, de la langue aux pubs, en passant par Mary Poppins,

sourit la Valaisanne de 34 ans. Consciente que Londres ne ressemble guère au reste du pays, c’est pourtant dans la capitale britannique qu’elle travaille en tant qu’infirmière depuis un an et demi. «Je ne pensais rester ici qu’un temps, avant de trouver un poste ailleurs, mais une fois que vous y êtes établi, c’est difficile d’en repartir…»

Après avoir exercé sa profession à Sion pendant près de dix ans, elle a décidé de faire ses valises à la suite d’une rupture avec son compagnon de l’époque (un Anglais!). «J’avais déjà vécu en Grande-Bretagne quand j’avais 20 ans, je travaillais comme bénévole dans une école pour handicapés. C’est à cette époque que j’avais décidé de devenir infirmière et j’avais déjà dans l’idée de revenir ici à un moment ou un autre de ma carrière.»

Karin Pittier le reconnaît, elle a la chance d’avoir choisi une orientation professionnelle qui s’exporte facilement.

Je n’ai eu aucune difficulté à trouver du travail à Londres. En revanche, j’ai dû m’adapter aux différences locales.

Le monde médical vit ici dans la crainte des poursuites pénales…» Si elle a connu des hauts et des bas durant sa première année, elle assure qu’aujourd’hui elle a trouvé davantage de stabilité.

«Depuis quelques mois, je m’éclate! Et j’ai de moins en moins envie de rentrer…» Bien sûr, son salaire est beaucoup moins intéressant qu’en Suisse, mais elle y trouve son compte. Et si sa famille, et surtout ses neveux, lui manquent parfois, elle construit peu à peu son réseau social: «Ici, il faut être proactif pour rencontrer des gens, et je n’ai pas envie de me retrouver uniquement avec des Suisses.» Quant à la mauvaise météo que l’on prête souvent à l’Angleterre, «c’est une légende: il ne pleut pas si souvent que ça!»

Joël Vacheron, 42 ans, sociologue et journaliste indépendant

Voilà dix ans que le Neuchâtelois Joël Vacheron a posé ses valises en Angleterre. Et pour l’heure, aucune envie de rentrer au pays ne le titille.

«Je me sens davantage chez moi à Londres qu’en Suisse,

Joël Vacheron dans une chaise longue sur une terrasse privée.
Le Neuchâtelois Joël Vacheron apprécie Londres pour son cosmopolitisme et son ouverture d’esprit.

souligne même le quadragénaire. Attablé à la terrasse d’un café ensoleillée de Lower Clapton – un quartier en passe de devenir le prochain lieu hype de la capitale britannique – il semble en effet dans son élément. «C’est avant tout l’effervescence constante de la ville et le dynamisme ambiant qui m’ont poussé à rester.» Débarqué en 2004 pour effectuer un master en photographie et culture urbaine au prestigieux Goldsmiths College de l’Université de Londres, après avoir officié en tant qu’assistant en sociologie à l’UNIL, il ne repartira pas une fois son diplôme en poche.

Aujourd’hui journaliste culturel indépendant, il est également chercheur et enseignant à temps partiel au Département de communication visuelle de l’ECAL. «Je rentre ainsi une fois par mois à Lausanne et je peux voir mes proches.» Cette manière d’envisager sa carrière, par mandats, lui convient parfaitement.

Je ne suis pas sûr que j’aurais pu faire la même chose en Suisse. Ici, chacun peut vivre sa vie comme il l’entend. C’est très stimulant!»

Côté social, il n’a eu aucun mal à tisser des liens. «Les contacts se font très rapidement. Londres est une ville cosmopolite, on y trouve toutes les nationalités: j’ai des amis suisses, portugais, japonais, brésiliens. L’ouverture d’esprit est telle qu’on ne demande même plus aux gens d’où ils viennent, c’est naturel.»

Ne voit-il donc aucun inconvénient à vivre ici? «Ça peut être une ville difficile au niveau financier, admet-il, notamment à cause des aléas de la spéculation financière. Quand je suis arrivé, j’ai dû travailler dans un bar pour m’y retrouver.» Et s’il a toujours partagé ses appartements londoniens avec des colocataires, c’est en grande partie pour ne pas avoir à payer un trop haut loyer. «En plus, comme je travaille seul, j’apprécie d’avoir de la compagnie. Et cela me permet d’élargir mon cercle d’amis.»

Antoine Sandoz, 44 ans, bijoutier

Antoine, son épouse Loris et leurs deux enfants Melchior et Levie dans leur appartement.
Antoine, son épouse Loris et leurs deux enfants
Melchior et Levie.

Il arrive à notre rendez-vous avec sa fille Levie de 2 ans et demi. «Désolé, mais je n’ai pas réussi à trouver quelqu’un pour la garder», s’excuse Antoine Sandoz, bijoutier de 44 ans. Dans ce pub de Clapton, au nord de Londres, personne ne prête attention à la fillette qui joue par terre avec des colliers en bois en cette fin de dimanche. «On a pris l’habitude d’emmener nos enfants partout avec nous», raconte celui qui est aussi papa de Melchior, 6 ans.

Etabli à Londres depuis treize ans, ce diplômé de l’Ecole d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds, aujourd’hui joaillier indépendant, ne troquerait pour rien au monde sa vie dans la capitale

«En Suisse, on apprend le savoir-faire, à Londres, on laisse s’exprimer la créativité avant tout, c’est cela que je voulais retrouver.»

C’est donc sans hésiter qu’il a quitté la cité horlogère pour intégrer le bureau de création de Tom Ford. Nous sommes en 2001 et le célèbre designer, alors à la tête de Gucci, repère ce jeune bijoutier qui travaille déjà pour Boucheron et Yves Saint-Laurent, nouvellement acquis par le groupe. La vague de la marque au double G bat son plein et tout est permis. «C’était le rêve, j’étais seul à dessiner la collection de bijouterie, j’avais une totale liberté.»

Quelques mois plus tard, Loris, celle qui deviendra sa femme, le rejoint. Elle designer, lui joaillier, le couple se fixe dans l’East London, là où de nombreux créatifs ont élu domicile. D’abord à Shoreditch et, depuis sept ans, plus au nord, à Clapton, moins cher à l’époque mais désormais en voie de boboïsation avancée. Tous deux étaient loin d’imaginer construire leur vie outre-Manche. On s’est dit: «Si on doit se marier et avoir des enfants, ce ne sera jamais à Londres!» Pourtant, la petite famille y coule des jours heureux:

Il faut un peu d’argent, mais pas besoin d’être super-riches.

Nous n’avons par exemple pas de voiture. La crèche est à vingt mètres et à l’école notre fils baigne dans un environnement multiculturel où l’on célèbre les fêtes de toutes les communautés. C’est une chance que je n’ai pas eue gamin.» L’avenir? Antoine le voit à Londres, ou dans une autre métropole, mais certainement pas dans une ville suisse. «Si un jour je rentre au pays, ce sera pour vivre à la campagne.»

Auteur: Viviane Menétrey et Tania Araman

Photographe: Philip Ebeling